Dr Mohamed Lamine Dioubaté, Enseignant Chercheur à l’Université de Sonfonia et Expert en Éducation

« Quand on regarde l’université, on ne voit que l’université. Mais, les causes viennent d’abord du primaire, des collèges, du lycée et de l’université. Pourquoi je dis cela ? Si l’éducation à la base n’est pas soutenue, tout le produit fini qu’on reçoit à l’université ne sera de bons produits fiables », a indiqué modestement Dr Mohamed Lamine Dioubaté.

On peut dire sans risque de se tromper que c’est devenu une habitude de remarquer l’absence des institutions d’enseignement supérieur guinéennes dans les classements des meilleures universités d’Afrique. Ces classements sont généralement faits par des organismes africains et internationaux spécialisés dans l’éducation. C’est le cas de Quacquarelli Symonds, UNESCO et UniRank. D’ailleurs, sur les 200 meilleures universités africaines du classement 2020 de UniRank, il n’y a encore l’ombre d’aucune université guinéenne sur la liste. Cette situation, comparable à un malaise, suscite assez d’interrogations. Pourquoi une telle absence ? La Guinée n’a-t-elle pas d’universités compétitives ? La qualité de l’enseignement laisse-t-elle à désirer ? Ce sont là autant de question qui reviennent souvent dans les causeries à Conakry.

Pour mieux comprendre cette non-représentativité de nos universités sur le continent, un reporter de Guineematin.com est allé hier, jeudi 18 mars 2021, à la rencontre d’un expert en éducation, Dr Mohamed Lamine Dioubaté, enseignant à l’université de Sonfonia. Et, de l’avis de cet expert, la faute n’est pas entièrement imputable aux seules universités. C’est plutôt le système éducatif guinéen en entier qui serait défectueux…

Décryptage !

Guineematin.com : Qu’est-ce qui explique cette absence remarquée des universités guinéennes parmi les meilleures institutions d’enseignement supérieur du continent ?

Dr Mohamed Lamine Dioubaté, Enseignant Chercheur à l’Université de Sonfonia et Expert en Éducation

Dr Mohamed Lamine Dioubaté : Si vous constatez aujourd’hui, on voit que plus les années passent, plus le niveau de l’enseignement baisse dans notre pays. Quand on regarde l’université, on ne voit que l’université. Mais, les causes viennent d’abord du primaire, des collèges, du lycée et de l’université. Pourquoi je dis cela ? Si l’éducation à la base n’est pas soutenue, tout le produit fini qu’on reçoit à l’université ne sera de bons produits fiables. Les autres facteurs liés aux infrastructures, liées aux conditions de vie des uns et des autres par rapport à ce qu’ils doivent recevoir comme enseignement, peuvent venir après. Compte tenu de l’enseignement, la qualité qu’on donne aux enfants, le problème est entier, il n’est pas qu’à l’université. L’université reçoit, mais l’université ne forme pas à la base. Alors, quand ils (étudiants) viennent à l’université, ils viennent fraîchement du lycée. La qualité des informations reçues, l’intégration des informations reçues à leur niveau et la transmission de la connaissance et du savoir qui doit être faite de façon très professionnelle et très qualifiée reste à désirer a beaucoup d’endroits. Aussi, le niveau avec lequel les étudiants rentrent laisse à désirer. Egalement, le contenu de l’enseignement qu’est véhiculé cause problème. Parce que même si vous avez le meilleur programme au monde, si vous n’avez pas de bons enseignants qui peuvent véhiculer ce message, de faire comprendre, de faire assimiler par les étudiants, c’est un problème. Les causes liées à cette distanciation des universités guinéennes par rapport aux autres pays de la sous-région viennent fondamentalement de ces trois niveaux là: Contenu, Qualité de l’enseignement et le niveau. Il faut le dire, il faut appeler le chien par son nom, le niveau de formation des enseignants laisse à désirer. Ne peut pas enseigner à l’université qui le veut. Il y a un certain nombre de paramètres qu’il faut respecter. On peut commencer par être l’Assistant et puis on monte en grade. Il faut avoir au minimum une maîtrise dans les pays où il n’y a pas assez de Docteurs pour être enseignant à l’université. Autour de ça, il faut que l’État essaie de soutenir tous ceux qui sont promoteurs d’enseignement. Donc, ce premier critère doit être fondamental. La qualité de l’enseignant, le titre du diplôme obtenu. Deuxième élément, c’est au niveau du contenu des programmes. Troisième niveau, c’est la formalisation de tous les critères par rapport à ce qui doit être fait sur les normes internationales. Quand on a quitté le système classique pour intégrer le système LMD, l’objectif était que les diplômes obtenus dans les universités guinéennes puissent être homologués dans tous les pays du monde. Pas seulement dans la sous-région. C’est-à-dire quoi? Qu’un étudiant sorti des universités guinéennes peut aller partout sans risque d’être rétrogradé à un certain niveau. Aujourd’hui quand vous constatez cela, la plupart des étudiants formés en Guinée pour aller dans les universités internationales en France ou au Canada, on leur impose des pré-requis, parce qu’il y a des préalables qu’ils devaient prendre, mais qu’ils n’ont pas pris. Ce critère est fondamental par rapport à la qualification de l’enseignement guinéenne. La qualité des informations reçues, l’intégration des informations reçues à leur niveau et la transmission de la connaissance et du savoir qui doit être fait de façon très professionnelle et très qualifiée reste à désirer a beaucoup d’endroits. Voici ce qui explique le faible niveau de formation chaque année.

Guineematin.com : Y a-t-il des critères particuliers auxquels les universités guinéennes ne répondent pas pour être classées parmi les meilleures d’Afrique ?

Dr Mohamed Lamine Dioubaté : Maintenant, en termes de production scientifique, de production des articles scientifiques, de production de revue scientifique, de production de mémoires de qualité, de production en termes de débat scientifique dans les universités, ça manque. Et ça c’est des critères dont il faut tenir compte. Il faudrait qu’on soit visible à l’international. La Conférence des ministres de l’Éducation a essayé de faire une étude sur le nombre de publications dans les universités africaines. Seules deux universités africaines répondent à cette norme-là. En Afrique il y a deux pays qui produisent plus scientifiquement : le Cameroun qui fait plus 12 milles et quelques productions par an d’articles scientifiques et le Sénégal qui est à 7 milles et quelques. Vous voyez l’écart qu’il y a. Et la Côte d’ivoire qui est une référence vient au troisième rang. Tous ces critères rentrent en ligne de compte dans la qualification, dans le classement africain ou mondial des universités africaines. Plus vous produisez des articles scientifiques, plus vous produisez le savoir, plus vous communiquez le savoir aux gens, plus vous incitez les étudiants à apprendre. Ces critères-là sont fondamentaux pour élancer une université digne de ce nom.

Autres éléments qu’il faut ajouter, c’est le soutien qu’il faut apporter aux enseignants. Il y a beaucoup d’enseignement aujourd’hui qui veulent aller se former, mais il n’y a pas d’accompagnement. L’Etat doit mettre l’accent sur la qualité et sur l’enseignement des enseignants à tous les niveaux. Leur accorder une bourse, leur accorder des séminaires à l’international, aller participer à des colloques. Tout ça sont des facteurs qui constituent la visibilité d’une unité ou des universités guinéennes. Et, c’est qui est absent dans notre pays. Aujourd’hui, il y a des enseignants chercheurs qui sont aguerris, qui veulent aller participer à des colloques en Tunisie, au Maroc, en Côte d’ivoire ; mais, ils n’ont pas de prix du billet d’avion pour aller. Ça ne donne pas une visibilité. Parce que quand vous partez à un colloque scientifique, vous vendez votre université, vous vendez votre produit, vous vendez votre pays et votre université. Et cela n’y est pas. Un enseignant qui veut aller à un colloque, il va démarcher au ministère pour avoir juste un billet. Ça ne marche pas. Ce sont des handicaps à la visibilité de l’enseignement des universités dans ce pays.

Guineematin.com : Pensez-vous que le système LMD est adapté à l’enseignement supérieur guinéen ?

Dr Mohamed Lamine Dioubaté, Enseignant Chercheur à l’Université de Sonfonia et Expert en Éducation

Dr Mohamed Lamine Dioubaté : Le système LMD est venu à un moment où l’État guinéen avait conscience qu’il fallait homologuer les diplômes de la Guinée par rapport aux autres pays. Au moment où la Guinée intégrait le système LMD, certains pays d’Afrique, comme la Côte d’ivoire, n’avaient pas encore intégré le système. Mais le diplôme était reconnu, parce qu’ils ont une longue tradition d’enseignement supérieur. Le nombre de Docteur que vous comptez dans les universités ivoiriennes est énorme. 50 à 60% de ces jeunes Docteurs sont formés en Côte d’ivoire. Ils ne sont pas sortis. Donc, le fait que ce nombre croissant de Docteurs dans les universités soient considérables donne plus de qualité. Parce qu’en termes de production, ils sont prêts. Donc, l’État dans le souci de répondre à ces besoins à fait quoi ? A amené le LMD. Mais, en amenant le LMD, les bases pour soutenir le LMD n’ont pas porté fruits. C’est-à-dire qu’on n’a pas réfléchi au substrat qui soutient le système LMD. Donc, les pays comme la France, les Etats-Unis, le Canada qui ont déjà une valise de soutien pour le système éducatif, peuvent se permettre de parler du système LMD.

Mais nous, on est rentré dans le LMD, on n’a pas expliqué aux acteurs institutionnels, enseignants, étudiants, tous ceux qui sont concernés par le système, pourquoi on rentre dans le système LMD et qu’est-ce qu’on doit faire pour que le système LMD soit un système performant qui répond aux besoins non seulement du marché de l’emploi, mais aussi aux besoins en termes de diplôme des jeunes qui sortent. Ce côté-là a été complètement oublié. On a amené le LMD, on a continué dedans, on dit aux étudiants que vous avez la liberté de choisir vos cours. C’est bien. On vous donne la liberté de venir trois fois dans la semaine pour suivre les cours, c’est bien. Mais on ne leur dit pas que vous avez l’obligation de résultat au bien en termes de production du savoir, mais en termes de participation aux cours. Donc, vous amenez le professeur non seulement à produire mais aussi à vous accompagner à partir des recherches que vous faites. C’est ça le LMD. L’enseignant apprend à l’étudiant comment apprendre. Et de retour, l’enseigner apprend au professeur où ils doivent aller. C’est comme ça. Donc, c’est une relation d’échange. Mais, quand vous prenez le format général, le système LMD n’a pas porté les résultats escomptés.

Guineematin.com : Qu’est-ce que vous proposez comme pistes de solution ?

Dr Mohamed Lamine Dioubaté : La Guinée est le pays où je pense on réfléchit plus sur la qualité de l’enseignement dans ce pays, surtout au niveau de l’enseignement supérieur. Maintenant que ces réflexions soient couchées sur papier, oui ils le font. Mais, que ces réflexions soient appliquées au niveau des enseignements, non. Il y a un retard dans ce sens-là. On écrit bien, on présente tout, mais on n’applique pas les politiques présentées dans les documents. Pour faire cela, qu’est-ce qu’il faut ? Il faut une large diffusion de toutes les politiques consenties pour la qualification dans les institutions d’enseignement supérieur. Il faut communiquer, il faut présenter, il faut informer. C’est le premier aspect. Le deuxième aspect, il faut mettre les moyens à la disposition des universités pour que nos universités soient des universités dignes de ce nom. En termes de recherche, il n’y a pas un budget. Le budget de recherche qu’on avait dans les universités a été rapatrié au niveau du ministère. Ce n’est pas bien. Il faut une autonomie de réflexion de recherche et des canevas et de prise en charge pour les enseignants qui veulent aller non seulement se former, mais aussi participer à des colloques internationaux pour donner plus de visibilité à l’enseignement guinéen et surtout à l’enseignement du Supérieur. Troisième qualité, qu’on essaie d’intégrer les technologies dans les enseignements. C’est extrêmement important. Si on ne le fait pas, on ne sera pas au même niveau que les autres.

Aujourd’hui, il y a des programmes spécialisés en termes de formation que nous nous n’avons pas et dont les bailleurs de fonds ou des entreprises en ont besoin sur le marché de l’emploi. Il faut dans un premier temps qu’on mette l’accent sur le contenu des enseignements du primaire à l’université, qu’on mette sur la qualité de la formation des enseignants du primaire au collège. Un enseignant qui n’est pas bien formé ne peut pas former des bons cadres, de bons élèves, de bons étudiants.

Interview réalisée par Mohamed DORE pour Guineematin.com

Tel : +224 622 07 93 59

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