Comme indiqué précédemment, à l’occasion de la cérémonie de dédicace du livre « Mémoire Collective, une histoire plurielle des violences politiques en Guinée » et la commémoration du neuvième anniversaire du massacre du 28 septembre 2009, Guineematin.com a reçu deux éminents avocats et responsables de la FIDH.

Tout d’abord, maître Drissa Traoré, avocat au barreau de Côte d’Ivoire, président d’honneur du mouvement ivoirien des droits humains, vice-président de la FIDH (Fédération Internationale des ligues des Droits de l’Homme). Il est constitué dans diverses procédures en Guinée, notamment pour la défense des victimes des crimes du 28 septembre 2009 et des victimes des violences exercées sur des citoyens en 2010 par le Général Nouhou Thiam et Cie, à cause des jets de pierre à Hamdallaye sur le cortège du Général Sékouba Konaté, alors président de la Transition.

Ensuite, maître Hassane Dioma N’Diaye, avocat au barreau du Sénégal, membre du barreau pénal international du Québec, agréé à Cour pénale internationale à la Haye, président de la ligue sénégalaise des droits humains et chargé de mission à la FIDH. Comme son homologue ivoirien, maître N’Diaye est également constitué pour la défense des victimes des crimes du 28 septembre 2009 et des victimes de violences exercées sur des citoyens en 2010 par la garde rapprochée du Général Sékouba Konaté, alors président de la Transition.

Guineematin.com : vous êtes à Conakry depuis quelques jours, quel est l’objet de votre visite en Guinée ?

Me Drissa Traoré

Maître Drissa Traoré : nous sommes arrivés en Guinée pour un certain nombre d’évènements que la FIDH organise avec ses partenaires. Le premier évènement, c’est la sortie d’un ouvrage collectif que la FIDH a initié avec le financement de l’Union européenne, avec RFI qui a coordonné, avec les défenseurs des droits de l’Homme, des juristes, des historiens et des journalistes aussi bien guinéens que d’autres nationalités pour essayer de jeter un regard sur l’histoire douloureuse de la Guinée.

Cet ouvrage est une contribution pour qu’on puisse commencer à parler ou à lire la page de l’histoire de la Guinée pour que, enfin, l’ensemble des guinéens et des guinéennes puissent non seulement connaitre leur histoire ; mais également et surtout préparer l’avenir parce que nous ne voulons pas que nous soyons nostalgiques ; mais, il ne faut pas aussi que nous soyons amnésiques. Il faut qu’on sache ce qui s’est passé, qu’on comprenne pourquoi cela s’est passé pour éviter la répétition. Comme on le dit de façon coutumière, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Donc, si on connait les causes, on peut les traiter pour éviter d’avoir les mêmes conséquences.

Le second objet de notre visite c’est qu’il s’agit de la commémoration, même si ce n’est pas totalement approprié, des évènements du 28 septembre au stade du même nom en 2009. Ça fait 9 ans que ces douloureux évènements se sont produits au stade. Plus de 150 morts, plus de 100 femmes violées aussi bien au stade que dans d’autres lieux ; mais, dans les jours qui ont suivi le 28 septembre. Et, nous la FIDH, nous accompagnons les victimes en tant que partie civile auprès des juridictions guinéennes.

Donc, il nous a semblé utile, cette date arrivant, que nous soyons là aux côtés des victimes pour nous souvenir ; mais, surtout dire que les procédures doivent enfin aboutir, que le procès doit s’ouvrir pour que la vérité judiciaire soit dite et que les victimes puissent être soulagées ; pour que les parents de certaines victimes puissent faire leur deuil et que les femmes qui sont meurtries dans leur chair puissent être réconfortées pour que la Guinée puisse continuer sa marche en avant. Ce sont les deux évènements qui nous ont fait arriver aujourd’hui en Guinée.

Guineematin.com : Maître N’Diaye, votre confrère l’a dit, l’histoire guinéenne est douloureuse ! Et, à l’occasion de la dédicace de ce livre, vous vous êtes confrontés à certaines situations. Comment vous, vous apprécié la perception des guinéens de ce livre signé FIDH et RFI ?

Me Assane Dioma N’Diaye

Maitre Hassane Dioma N’Diaye : Je pense que de façon globale, les Guinéens ont compris que l’œuvre était importante parce que d’abord dans le cadre du raffermissement d’une nation, la nation a besoin de ces sentiments d’appartenance commune à un destin commun, à une histoire commune. Et, la FIDH, de par l’accompagnement qu’elle souhaite depuis plusieurs années, dans le cadre des procédures judiciaires relatives aux violences d’Etat, ce qui n’est pas l’apanage de la Guinée. Au Mali, au Sénégal, en Centrafrique, la FIDH a eu à rassembler beaucoup de documents et de témoignages.

Et, la FIDH s’est dite qu’elle n’avait pas le droit de ne pas partager, de ne pas aider à une sorte de consensus parce qu’en réalité, ce qui est important, c’est que les Guinéens comprennent que l’histoire, on l’oublie pas, on ne peut pas l’effacer. Et un peuple qui n’a pas d’histoire n’a pas de mémoire. Donc, de façon modeste et en partenariat avec une radio comme RFI qui fait un travail extrêmement important avec des historiens guinéens, des acteurs militaires, la société civile guinéenne, a essayé donc d’aider ou a lancé ce talent vers cette fermentation de la nation guinéenne qui me paraît important et qui permettra évidemment, en s’adossant sur ce rite de pouvoir de se projeter comme l’a dit mon ami Drissa, il ne faut pas être amnésique et il ne faut pas être nostalgique ; mais, savoir qu’on ne peut pas effacer cette histoire.

Il faut d’abord la connaître, la protéger. Et, à partir du génie créateur du guinéen, essayer d’en tirer le meilleur profit. Je pense que les Guinéens ont compris que ce n’est pas une réécriture de toute l’histoire ; mais, c’est ciblé. C’est une partie importante de l’histoire guinéenne et qui a été surtout la plus tragique, la plus historique et qui permettra d’aller vers une résilience, une sorte de croyance en soi et surtout de savoir former un subconscient collectif qui permettra à l’avenir de ne pas revenir à de tels évènements ou en tout cas d’avoir recours ou de créer les prémices ou les bases d’une telle situation.

Guineematin.com : vous, maître Drissa, êtes-vous réconforté ou déçu du débat qu’il y a eu au palais du peuple de Conakry autour de ce livre ?

Maître Drissa Traoré : non, pas du tout déçu. A la vérité, nous avons souhaité surtout ouvrir le débat parce que notre ouvrage ne vient pas clore le débat. Au contraire, il vient pour ouvrir le débat, susciter les réactions, permettre aux uns et aux autres de dire et de savoir qu’il faut écrire l’histoire. Nous savions aussi que l’Etat, les populations allaient interpréter de façons diverses, en fonction de ce qu’on pense, de ce qu’on est, de ce qu’on veut voir être. Et, à la présentation de cet ouvrage, j’ai retenu une phrase du ministre Diaby Gassama qui disait que : « Malheureusement, les Guinéens pensent ethnies, les Guinéens pensent partis politiques avant de penser guinéens ».

Or, nous, notre approche c’est d’amener les uns et les autres à penser, ils ne vont pas se départir de leur ethnie, ni de leur parti politique ; mais, en pensant partis politiques, en pensant ethnies, qu’on se rejoigne pour parler de la Guinée. Et donc, le débat suscité, de fois difficile, de fois violent ; mais, ce que nous demandons simplement aux uns et aux autres, l’ouvrage, il est gratuit en forme physique ; mais, il est également téléchargeable facilement et gratuitement sur un site dédié, et il faut donc que ces personnes puissent le lire.

En se lisant, les personnes comprendront quelle a été la démarche de la FIDH accompagnée de RFI, qu’est-ce qui est effectivement dans l’ouvrage, qu’ils puissent porter leurs commentaires, peut-être donner leurs témoignages aussi pour que la vérité soit établie sur l’histoire de la Guinée. Pour nous, l’ouvrage n’est pas la vérité, il est la part de vérité de certaines personnes qui ont accepté de participer, qui ont accepté de témoigner. C’est quand tous les acteurs viendront confronter leurs positions, leurs vécus, leurs expériences que nous allons avoir l’histoire.

Donc, nous espérons que le débat va se poursuivre et que les historiens vont écrire, vont se saisir pour qu’enfin, on puisse écrire l’histoire de la Guinée. Cela montre toute la vitalité guinéenne et ce que nous souhaitons, c’est que cela puisse se faire en pensant uniquement à la Guinée, en pensant à la nation guinéenne, de sorte que l’ensemble des débats, l’ensemble des contributions puisent se faire dans l’optique de faire avancer la Guinée vers le développement social, économique ; mais, surtout pour la cohésion des fils et des filles de Guinée.

Guineematin.com : maître N’Diaye, est-ce que vous comprenez quand même ceux qui critiquent le fait que ce soit le financement des européens, qui estiment que des étrangers, notamment des français, ne doivent pas venir nous enseigner notre histoire. Ils critiquent même la période prise dans ce livre, évidemment sans le lire, ils ne parlent pas du contenu ; mais de la forme. Le fait de prendre de la décolonisation à 2009. Est-ce que vous comprenez ce genre de critiques ?

Maître Hassane Dioma N’Diaye : naturellement, nous savons que la fibre nationaliste est très forte et tout le monde est attaché à ce qui lui est très cher. Son histoire, son existence ; mais, ce qui est important dans ce genre d’œuvres humaines, c’est surtout le détachement. Nous savons que par l’histoire, toutes les œuvres écrites qui ont été faites, ont été faites, soit par des vainqueurs ou soit par une partie d’acteurs qui ont voulu façonner l’histoire à leur manière. Mais, si vous avez des amis, des professionnels surtout de la société civile, des militants des droits de l’Homme, des historiens qui essayent, en collaboration avec tous les segments de la société pour faire une écriture de cette nature, ça ne peut être que bénéfique parce que objective cette œuvre.

Je pense que l’important c’est de voir qu’est-ce qui est dedans. On était conscient que toute falsification de l’histoire est vouée à l’échec. Donc, point de falsification, rien que la vérité et cette vérité comme l’a dit mon confrère est certes relative forcément ; mais, elle est importante et peut servir de base à l’œuvre collective, à une mémoire collective, surtout que c’est des faits dont des témoins sont vivants. Comment pourrions-nous, sachant que des témoins sont là, dire des choses qui ne sont pas conformes à la vérité ? Je pense que si la sérénité revient, tout le monde saura que cette période qui a été visée et comme nous l’avons dit, c’est bien ciblé, les violences politiques dans l’histoire de la Guinée.

Donc, il ne s’agit pas retracer toute l’histoire. Peut-être, la confusion vient du fait qu’on a pensé qu’on a voulu écrire toute l’histoire sociologique, démographique… Non ! C’est une partie et je pense que la Guinée a les moyens aujourd’hui, à partir de cet ouvrage, parce que c’est vrai que le vrai tragique fait le peuple, forge la mémoire collective à partir de cette œuvre. Je pense qu’il y a des esquisses d’aller plus loin et de faire en sorte que la Guinée ait une mémoire collective qu’elle soit la plus conforme et sur laquelle, cette Guinée va s’adosser pour affronter les défis qui se posent aujourd’hui à sa société.

Et, un élément important à travers le livre, c’est que j’ai appris, comme au Sénégal, que toutes les archives, par rapport à cette Guinée postindépendance, se trouvent à la bibliothèque de Paris. Comment alors exclure, même ceux qui ne sont pas de la Guinée, dans une perspective d’écriture de l’histoire ? Donc, il faut que nous soyons un peu conscients qu’il nous faut s’allier avec d’autres, d’autant plus que le monde est devenu un monde planétaire. Il ne s’agit plus de vivre dans un vase clos ; mais, l’essentiel est que cette œuvre soit au bénéfice du peuple de Guinée et je pense que les Guinéens en tireront le meilleur profit.

Guineematin.com : maître Traoré, on constate que le débat actuel se fait sur le régime Sékou Touré. La FIDH qui accompagne la Guinée dans un autre dossier, comment vous percevez cette interprétation, c’est-à-dire que le livre parle de l’indépendance à 2009, et aujourd’hui tout le débat est concentré sur Sékou Touré. Comment vous percevez cela ?

Maître Drissa Traoré : il faut peut-être indiquer qu’au départ, l’intervention de la FIDH en Guinée, c’était principalement les évènements du 28 septembre. Nous avons accompagné, encadré les victimes à aller vers la justice… C’est que lorsque nous, nous sommes venus, nous sommes engagés, nous nous sommes rendu compte après les interpellations des uns et des autres, pourquoi vous venez pour les évènements seulement de 2009 ? Il y a 2007, le Camp Boiro, etc.

Guineematin.com : à préciser que vous accompagnez aussi les victimes de 2010.

Maître Drissa Traoré : les victimes de 2010 également dont le procès est déjà ouvert. Donc, nous nous sommes dit, on ne peut pas judiciariser tout ; mais au moins, il faut, si nous pourrons contribuer à faire en sorte qu’on puisse déjà commencer à parler de l’histoire de la Guinée, surtout des évènements antérieurs à 2009 pour permettre quand même de faire le catéchiste des douleurs des uns et des autres. Donc, c’est ce qui a fait germer l’histoire de cet ouvrage dont les travaux ont duré un an et demi. Il est vrai qu’aujourd’hui, l’attention se focalise certainement, uniquement, et quasi exclusivement sur la période Sékou Touré parce que peut-être qu’au lancement de cet ouvrage également, des personnes qui ont vécu cette époque, des personnes qui, peut-être étaient dans la gestion des affaires de l’Etat de cette époque ont pris la parole, peut-être avec quelques petites violences, ça peut être compris également parce que vous savez, il y a longtemps qu’il y a beaucoup de choses qui se disent ; mais, il n’y avait pas un cadre où toutes les personnes pouvaient se retrouver pour en parler. Et, ça fait que les uns et les autres se focalisent sur cette partie.

C’est pourquoi, j’invite à nouveau l’ensemble des guinéens, les observateurs de la vie sociopolitique de la Guinée à lire l’ouvrage. Ils comprendront que c’est un ouvrage qui essaie de traverser l’histoire de la Guinée et qu’on ne se focalise pas sur un seul point ; mais, qu’on essaie de contribuer à ce qu’on parle de l’ensemble des grandes douleurs vécues par les Guinéens et le débat pourrait être plus simple et que les uns et les autres pourront facilement comprendre que la contribution que nous apportons n’est pas de juger la gouvernance Sékou Touré parce qu’on entend dire que c’est la France qui veut faire le procès de Sékou Touré parce qu’il a dit non à la France et à De Gaulle en 1958. Non ! Cet ouvrage n’est pas ça. Cet ouvrage, c’est de jeter un regard et donc il faut lire.

Evidemment on avait 1H30 pour faire la présentation du livre au Palais du Peuple, il était difficile d’aller dans tous les détails et donc, on a dû, en fonction des personnes qui ont participé, parler de certaines époques et donc les gens se sont focalisés sur cette époque. Mais, je les invite à lire. Notre contribution, c’est de faire toute l’histoire de la Guinée, en tout cas de contribuer à l’histoire de la Guinée, à ouvrir le débat sur l’histoire de la Guinée et comme je le répète à nouveau, cet ouvrage ne vient pas clore le débat, clore la réflexion sur l’histoire de la Guinée. Au contraire, il vient ouvrir et susciter que les uns et les autres apportent leur contribution.

Guineematin.com : vous l’avez dit, vous accompagnez les victimes guinéennes de 2009 et de 2010. Où en sommes-nous aujourd’hui avec ces deux dossiers ?

Maître Drissa Traoré : déjà, il faut comprendre que les deux évènements ne sont pas les mêmes, ils ne sont pas d’une même ampleur. On sait qu’en 2010, c’est le cortège du Président de la transition qui a reçu des jets de pierres et puis après, sa garde rapprochée et d’autres personnes sont venues arrêter toutes les personnes qui étaient à cet endroit au moment où il revenait. Cela ne veut pas dire que ces personnes étaient là même au moment où ces évènements se déroulaient. Ils ont été arrêtés et torturés. Donc, c’est un évènement qui est d’une petite ampleur que ceux du 28 septembre 2009… Il n’y a pas eu de morts d’hommes et le procès s’est ouvert. Ça a été renvoyé, le lundi 24 septembre dernier, le procès devait se poursuivre ; mais, avec les mutations des magistrats, l’audience n’a pas pu se tenir ; mais, l’audience va reprendre dans les jours à venir.

Il y a également les évènements du 28 septembre 2009 qui sont de plus grande ampleur et qui impliquent également des personnes diverses : des civils, des militaires et également, chacun le sait, le chef de junte militaire qui était au pouvoir, le capitaine Moussa Dadis Camara. Donc, dans ce procès, la manière dont les choses se sont passées, demandait plus de recherche. Il y a eu une instruction judiciaire qui a été faite et qui a été clôturée, le dossier a été renvoyé. Aujourd’hui, on sait qu’il y a déjà quelques mois, le ministre de la justice a mis en place un comité de pilotage qui est chargé de réfléchir sur la manière dont ce procès peut s’ouvrir.

Sur la manière dont ce procès peut se dérouler dans la sécurité, dans la sérénité aussi bien pour les personnes poursuivies, pour les victimes, les témoins que pour les magistrats. Et donc, aujourd’hui, nous sommes à ce stade et nous espérons que très rapidement le procès va s’ouvrir pour qu’enfin, publiquement, puisque l’instruction c’était à huit clos, que le procès sur l’histoire des évènements du 28 septembre, l’histoire judiciaire puisse s’ouvrir pour que les victimes puissent dire leur part de vérité et que les personnes accusées qui sont présumées innocentes puissent venir se défendre afin que la justice puisse trancher. Pour le moment, on n’a pas la date du procès ; mais, on espère que très rapidement cela va faire puisque ça fera bientôt un an que l’instruction a été clôturée et que le dossier attend simplement d’être jugé.

Guineematin.com : maître N’Diaye, votre confrère espère que très bientôt le procès va s’ouvrir sur les crimes du 28 septembre. Mais, beaucoup de victimes ne croient toujours pas à la tenue de ce procès. Est-ce que vous avez un message pour les rassurer ?

Maître Assane Dioma N’Diaye : oui ! Quand il y a une ordonnance de renvoi, je pense que tout le monde doit être rassuré…

Guineematin.com : à un moment donné, le ministre de la justice donnait même des dates, il s’engageait clairement. Aujourd’hui, on préfère choisir les termes : bientôt, très rapidement,…

Maître Assane Dioma N’Diaye : oui ! Je pense que c’est un procès qui n’est pas du tout facile du point de vue logistique, matériel, sécuritaire. Il est important que toutes les conditions soient réunies avant que ce procès ne démarre. Ça, nous faisons confiance aux autorités judiciaires guinéennes et politiques d’ailleurs, parce que sans la volonté politique, certainement on ne serait pas à ce niveau. Mais, quand on a eu l’opportunité d’ouvrir une information, que les juges aient rassemblé des charges parce qu’il ne peut pas y avoir de renvoi sans charges, si les juges d’instruction ont estimé devoir renvoyer, c’est parce qu’ils ont réuni en eux-mêmes au cours de leur information, des charges de nature à renvoyer ces personnes devant une juridiction pour un jugement.

Dire que cela aurait pu aboutir à une ordonnance de non-lieu, là, tout le monde saurait qu’il n’y aurait pas de procès. Mais, dès lors qu’il y a renvoi, je pense que le reste, quel que soit l’écoulement du temps que nous ne souhaitons pas long parce que les victimes s’impatientent, le procès va se tenir. La victime, son traumatisme ne sera jamais exorcisé tant qu’elle ne saura pas la vérité. Et, elle ne fera jamais son deuil tant qu’elle ne saura pas ce qui s’est passé. Donc, il est important, au-delà de ces difficultés que nous venons de dire, qu’il y ait célérité dans la fixation de la date.

C’est pourquoi, notre visite est également l’occasion de sensibiliser davantage pour que ce procès puisse se tenir dans les meilleurs délais afin que cette page tragique, comme d’ailleurs toute la période que nous avons ciblée pendant Sékou Touré, pour revenir un peu sur votre question. Je pense que si les victimes de 2009-2010 ont eu la possibilité d’avoir un certain nombre d’accompagnement et de fixation de leur mémoire, ce n’était pas le cas avec les victimes par exemple du Camp Boiro du temps de Sékou Touré. Donc, si nous avions simplement parlé de ces évènements sans remonter jusqu’à ces évènements de Sékou Touré, c’aurait été laisser une partie importante de victimes qui ont besoin également de savoir et surtout de pardonner.

Et, pour pardonner, il faut connaître la vérité. C’est pourquoi, dans cette perspective de réconciliation nationale, qu’on puisse ouvrir le débat, qu’on se focalise un peu sur Sékou Touré me parait également important parce que c’est une figure emblématique. Au-delà du jugement de valeur qu’on peut faire sur sa gouvernance, au-delà de la Guinée, Sékou Touré, à un certain moment, a focalisé toutes les attentions de l’Afrique occidentale. Donc, de ce point de vue également, tout le monde a intérêt, après que ce débat se soit estompé, qu’on sache réellement ce qui s’est passé pendant cette période. Que ceux qui estiment avoir été victimes pendant cette période puissent avoir le cœur apaisé et faire leur deuil.

Donc, à tout point de vue, je pense que nous sommes dans une perspective positive aujourd’hui, et pour leur procès, notre souhait le plus cher, c’est que ces victimes puissent être entendues le plus rapidement possible, puissent être confrontées avec ceux qu’elles considèrent comme étant leurs bourreaux et que ces victimes puissent effectivement faire leur deuil comme elles le souhaitent.

Guineematin.com : maître Drissa, on sait que vous êtes en contact avec les victimes ; mais, est-ce que vous avez ici un message à leur endroit pour les rassurer en tant que vice-président de la FIDH ?

Maître Drissa Traoré : je voudrais dire aux victimes que sans leur engagement, leur obstination, les évènements du 28 septembre 2009 auraient passé par quelques profils. Je suis avec maître Assane Dioma N’Diaye qui était avocat des victimes dans l’affaire Hissène Habré. Il pourrait donner les témoignages et surtout, l’importance de l’obstination des victimes. Et, je voudrais leur dire que le temps de la justice peut paraître long, la justice peut paraître lente ; mais, la justice finira toujours par triompher. Si elles continuent de garder foi, de se dire que la vérité peut être dite, nous, nous serons toujours là, à leurs côtés, pour les aider, les conseiller et leur dire ce qui se passe et ce qui devrait se passer. Il faut que nous continuons à faire la mobilisation, la vigilance pour que les autorités puissent nous entendre.

Si nous baissons garde, le procès n’aura pas lieu. Nous devons rester éveillés, constants et que ce procès va se tenir. Nous comprenons leur douleur, leur impatience, les valeurs objectives de leur angoisse et parfois même leur déception, qu’ils se disent mais, il n’y a jamais eu un procès en Guinée. Or, nous voulons que par leur engagement, leur obstination, qu’enfin, ce mythe puisse se briser et qu’enfin, les autorités puissent savoir que ceux qui détiennent une partie du pouvoir savent que le temps peut être long, difficile ; mais, la justice finira toujours par rattraper. Et par l’engagement des victimes, nous allons arriver à cela pour que plus jamais la Guinée ne puisse connaître de tels évènements.

Guineematin.com : Maître N’Diaye, vous avez participé au procès d’Hissène Habré. Quelle leçon peut-on tirer d’un tel procès ?

Me Assane Dioma N’Diaye

Maître Assane Dioma N’Diaye : je pense que la FIDH a compris que l’action pénale, dans le cadre de cette promotion des droits humains, l’action pénale peut être une sorte de modélisation des angoisses sociales, des sublimations, des psycho-traumatismes. Et c’est dans cette perspective que déjà, avec le Tchad, nous savons qu’Hissène Habré a quitté le pouvoir en 1990, il a régné de 1982 à 1990 ; mais, dès qu’il a quitté le pouvoir, les victimes ont commencé à s’organiser. Ils ont dit qu’il faut que justice se fasse, il faut qu’on comprenne pourquoi nous avons été victimes, pourquoi autant d’atrocités, autant de tortures, d’exterminations, de guerres fratricides entre ethnies.

Et là, avec l’accompagnement des ONG comme la FIDH, Human Rights Watch, le combat a été long et si on est arrivé à ce résultat, c’est grâce à l’obstination, la détermination des victimes comme disait Châteaubriant : « Leur patience a été plus forte que leur dégoût ». C’est peut-être ce qu’on pourra donner aux victimes guinéennes qui sont arrivées pratiquement à ¾ du chemin. Je le rappelais souvent. Au départ, on se disait qu’il n’y aurait jamais une procédure judiciaire en Guinée et que la Guinée a fait le pari de dire à la Cour pénale : laissez-moi juger. Les faits se sont déroulés en Guinée, les victimes sont des guinéennes, laissez-nous juger, nous avons la capacité et la volonté politique de juger.

La Cour pénale a dit d’accord, nous vous laissons juger ; mais, si vous ne jugez pas, nous allons nous approprier de l’affaire. Donc, la Guinée a aujourd’hui accompli ¾ du chemin. Ça doit être un réconfort pour les victimes et ça doit les pousser à persévérer, à dire que nous allons pousser davantage. C’est pourquoi aujourd’hui, le message c’est qu’il faut tenir bon. Si les victimes d’Hissène Habré ont attendu pendant presque 25 ans pour avoir ce procès, il doit en être de même pour les victimes guinéennes, d’autant plus que c’est des consciences traumatisées au sein des jeunes filles, des mamans qui ont été violentées, violées, les plaies sont très lourdes. On a besoin aujourd’hui que ces plaies se cicatrisent.

Donc, il est impératif qu’il y ait cette justice. C’est pourquoi, le moment est encore à la mobilisation et à faire en sorte que très rapidement, qu’on aille vers l’ouverture de ce procès relatif aux évènements du 28 septembre 2009. C’est l’exemple qu’on peut tirer, sinon, si nous sommes arrivés à juger Hissène Habré, c’est grâce à cette volonté et aujourd’hui on est dans le cadre de la collectivisation de l’action publique.

Il ne s’agit plus de confier l’action publique à un procureur de la République qui peut classer le dossier sans suite, les victimes ont les moyens aujourd’hui grâce à l’accompagnement des ONG de défense des droits de l’Homme, de faire entendre leur voix, de faire en sorte que les procédures judiciaires se déclenchent. Et, ça c’est vraiment un acquis aujourd’hui qu’il faut mettre à l’actif de la FIDH, que ça soit au Sénégal, en Centrafrique, en Côte d’Ivoire où la FIDH accompagne les victimes, ici en Guinée et donc c’est un combat important. Les victimes guinéennes doivent jouer pleinement leur partition.

Guineematin.com : justement maître Traoré, votre communication inspire un grand espoir ; mais, une certaine opinion guinéenne laisse croire que nos autorités ne vont pas accepter d’organiser ce procès avant les législatives officiellement prévues en 2019. Et, même en 2019, il y a un doute parce que les années électorales sont souvent marquées d’une certaine instabilité politique en Guinée et le climat ne devrait pas être favorable à la tenue d’un tel procès. En 2020 également il y a la présidentielle qui est prévue, certains supposent donc qu’il faut attendre après 2020 pour que ce procès puisse s’ouvrir. Est-ce que vous pensez que cet argument peut tenir devant les victimes, les organisations de défense des droits de l’Homme et les avocats ?

Maître Drissa Traoré : pour nous, premièrement, il faut déjà reconnaitre que les procédures ont été ouvertes, que l’instruction a été finie, que les ¾ du chemin ont été déjà parcourus. Donc, déjà, ça c’est un acquis qu’on ne peut plus effacer, qu’on ne peut pas mettre de côté. Il est vrai que les politiques peuvent avoir le calendrier que je ne connais pas. Il peut arriver que les autorités puissent penser à d’autres intérêts que celui des victimes ; mais, il appartient à toutes les forces qui souhaitent que le cycle de l’impunité s’arrête, il appartient aux victimes de rester constamment éveillées et vigilantes.

Et nous FIDH avec l’OGDH, Mêmes Droits Pour Tous, rester éveillées pour rappeler à chaque instant, chaque minute aux autorités politiques, que nous attendons, nous les regardons parce que c’est eux qui sont chargés par le peuple guinéen d’assurer la sécurité, la protection des guinéens pour leur dire que nous sommes là, il faut que ça se tienne. Nous, nous avons foi que ça va se tenir si nous sommes mobilisés, engagés et vigilants. C’est en cela que j’invite les victimes, et nous-mêmes les organisations des droits de l’Homme à rester. Le calendrier ça pèse; mais nous, on attend que les autorités se prononcent officiellement. Nous allons encore demander aux autorités de très rapidement ouvrir le procès et nous pensons objectivement que ce procès ne devrait pas aller au-delà de 2019.

Nous pensons qu’au plus tard en 2019, ce procès doit pouvoir s’ouvrir et qu’enfin, le cycle de l’impunité puisse prendre fin. C’est cette foi qui nous pousse à continuer à nous battre et nous allons dire que nous n’allons jamais nous fatiguer, nous ne devons pas nous fatiguer, nous n’allons pas nous décourager et nous ne devons pas nous décourager. Ensemble avec les victimes, nous allons pousser les murs de réticence, nous allons pousser toute autre considération pour seulement l’intérêt de la justice qui n’est pas faite seulement pour ceux qui sont au pouvoir. Aujourd’hui on est au pouvoir, demain on peut être dans l’opposition. La vie est un cycle. Ce qu’on fait aujourd’hui, demain d’autres pourront le faire pour nous, et notre engagement sera plus fort. Comme on le dit, l’union fait la force et la foi déplace des montagnes.

Guineematin.com : à un moment donné, nous avons suivi une incompréhension entre les organisations de défense des droits de l’Homme qui accompagnent les victimes et les avocats au sujet du Général Sékouba Konaté. Où en sommes-nous actuellement avec cette situation ?

Maître Drissa Traoré : vous savez qu’il ne peut pas y avoir d’incompréhension notoire entre avocat et client. Vous savez que dans cette histoire, il y a les victimes, il y a les parties civiles. Ce sont les victimes et les organisations de défense des droits de l’Homme, notamment la FIDH et l’OGDH. C’est les victimes qui sont parties au procès qui donnent mandat à des avocats de les représenter. C’est une représentation qui doit exprimer la volonté des victimes. C’est vrai que les avocats sont des professionnels qui doivent agir conformément à leur serment, aux règles de leur déontologie et aux textes qui les régissent.

Il peut arriver qu’à un moment donné, on peut ne pas avoir les mêmes perceptions ; mais, il est évident que le mandataire doit suivre ce que le mandant veut, et puis c’est en cela que le mandat veut. On donne le mandat pour faire quelque chose, les avocats le font et moi-même je suis avocat. Les avocats le font au nom de leur client. Donc, il est vrai qu’il y a quelques fois, des questions de perception ; mais, nous pensons que tout cela est réglé parce qu’à la vérité, nous avons tous compris que ce qui importe, ce n’est pas nos perceptions ; mais, c’est la justice qu’on veut voir se faire le plus vite que possible. Et donc, cette question s’est posée ; mais, elle a trouvé solution et nous sommes plus que jamais mobilisés.

Guineematin.com : maître N’Diaye, quelles sont les difficultés que vous rencontrez concrètement dans la conduite de cette affaire devant les juridictions guinéennes ?

Maître Assane Dioma N’Diaye : je pense qu’on a su surmonter la plupart des difficultés qui pouvaient tenir au fait d’abord de l’éloignement de certains qui pouvaient être visés par la procédure et également du fait que les victimes sont dans une situation de traumatisme qui peut pousser à une certaine impatience. Il a fallu, comme dans d’autres procès dans lesquels j’étais impliqué, agir avec pédagogie, rassurer et montrer cette détermination des avocats, des ONG qui accompagnent pour leur dire : nous sommes à vos côtés ; mais, c’est vous d’abord les victimes qui êtes les principales concernées. C’est vous qui nous donnez la sève nourricière qui nous permet de vous accompagner.

Ce travail d’accompagnement psychologique est un travail qu’il a fallu effectuer par des voyages à chaque fois. Nous savons aussi que les magistrats guinéens travaillent dans des situations extrêmement difficiles et c’est l’occasion de leur rendre un hommage du fait qu’ils aient, malgré la lourdeur de l’affaire, qu’ils aient pu faire cette information et arriver à cette ordonnance de renvoi. Donc, je pense que le plus dur est derrière nous et maintenant, pour nous l’exigence de justice passe avant toute autre considération. Et, le calendrier judiciaire ne peut pas être contingent du calendrier politique. Il ne serait pas acceptable aujourd’hui que pour des raisons purement politiques ou politiciennes qu’on relègue au second plan ce procès. Et, comme le disait Hegel : « Que justice se fasse sinon l’humanité périra ».

Il faut qu’on comprenne que cette dimension de justice est une dimension extrêmement importante dans le raffermissement de la gouvernance politique et de la survie d’un peuple. Donc, aujourd’hui, ce serait une erreur de dire qu’il faut mettre ce dossier de côté jusqu’à ce qu’on affronte une élection. Je pense que les victimes elles-mêmes ne l’accepteront pas et nous-mêmes nous ne l’accepterons pas. C’est la raison pour laquelle, je rejoins Drissa pour dire que la mobilisation, la vigilance doit toujours être de mise malgré le fait qu’on ait cette ordonnance de renvoi et que la volonté politique ne doit pas faillir également. Je pense que les autorités guinéennes doivent être conscientes que cette affaire préoccupe aussi bien la société guinéenne que tous les hommes épris de paix, de justice et de liberté.

Parce que c’est nous-mêmes qui avions accueilli une centaine de femmes à Dakar qui ont dû, malgré leurs séquelles, traverser la frontière pour venir se soigner, chercher des hôpitaux. Nous sommes conscients de ce traumatisme qui est toujours vivace dans les mémoires. Donc, nous espérons que ces autorités, à travers notre présence ici, le livre que nous avons présenté et la commémoration du 28 septembre à Conakry, que ces autorités seront suffisamment sensibilisées pour ne pas mettre autre chose devant l’exigence d’aller très rapidement vers l’ouverture de ce procès.

Guineematin.com : Maître Traoré, il y a une autre réalité qui sème le doute dans la conscience collective. C’est le fait de savoir que certaines personnes visées par les victimes occupent des postes stratégiques au sein de l’administration guinéenne. Qu’en dites-vous ?

Maître Drissa Traoré : nous, sans aller contre la présomption d’innocence parce qu’il faut indiquer que ces personnes sont encore présumées innocentes jusqu’à ce que la justice puisse établir leur culpabilité, sans denier cela parce que nous sommes défenseurs des droits de l’Homme ; mais, nous pensons que pour un procès sérieux, une justice sereine, les personnes qui occupent des hauts postes de responsabilité, doivent être au moins mises en congé pendant cette période. Pour que non seulement les victimes soient rassurées de l’engagement des autorités de voir que la justice se fasse ; mais également, pour que chacun puisse être serein et que la justice puisse être sereine pour faire son travail.

Notre souhait le plus ardent, le plus absolu est que ce procès ne s’ouvre pas en laissant ces personnes qui occupent des hauts postes de responsabilité rester à leurs postes. C’est un message que nous lançons aux autorités pour leur dire que de leur attitude, des actes qu’ils poseraient, va dépendre la perception des victimes, de leur engagement véritable à voir justice se faire. Nous ne doutons pas de leur engagement ; mais, nous demandons que des éléments de preuve soient donnés, des gages publics soient donnés aux victimes, aux guinéens qu’effectivement, la justice guinéenne est prête, que les autorités guinéennes sont prêtes pour que tout le monde puisse arriver à ce procès en étant sur les mêmes pieds d’égalité, en n’ayant pas des autorités face à des victimes.

Qu’il y ait les accusés, les victimes, les avocats et le tribunal de façon équitable pour que la sérénité puisse régner pendant ce procès. Donc, nous demandons que les personnes qui occupent des hautes fonctions, si elles-mêmes ne se mettent pas en congé, que les autorités guinéennes puissent les mettre en congé. Quitte éventuellement qu’ils puissent retrouver leurs fonctions si la justice venait à les déclarer non coupables.

C’est ça aussi la justice et c’est ça aussi un procès qui doit être équitable devant les hommes et surtout que dans cette affaire, la dimension psychologique est importante. Et tant que les victimes verront ces personnes continuer d’avoir leur pouvoir, leur autorité, leur fonction, il peut y avoir une certaine frustration, une certaine inquiétude. Donc c’est l’appel que nous lançons officiellement pour que ces personnes puissent être mises en congé avant l’ouverture du procès.

Guineematin.com : maître N’Diaye vous souhaitez ajouter un mot à ce sujet ?

Maître Dioma N’Diaye : je pense qu’il est important aussi que les victimes et les témoins soient protégés. Et pour cela, nous pensons que toutes les personnes mises en cause doivent se dévêtir de cette qualité officielle qui n’a pas pu être un obstacle. Et c’est heureux que l’information ait ratissé large ; maintenant, psychologiquement, les victimes ont besoin de se retrouver devant des personnes qui sont des justiciables d’abord et non pas des officiels.

C’est pourquoi, je me range à l’appel de Drissa, et l’autorité politique et l’autorité militaire doivent donner des gages d’un procès juste et équitable d’où sortira, non seulement que de la vérité des faits, mais qu’on sache que ce n’est pas un procès pour la vengeance, un procès pour humilier qui que ce soit ; mais, c’est un procès simplement pour la vérité des faits, la vérité historique et pour que les victimes sachent la vérité. Je pense que surtout si tout le monde est dans cette dynamique, nous pouvons aller dans un procès serein qui ne pourra être bénéfique que pour la nation guinéenne.

Guineematin.com : depuis 2011, il y a eu beaucoup d’autres cas de violences qui ont entraîné 94 jeunes tués par balles lors des manifestations politiques. Est-ce que vous vous êtes aussi intéressés à cette question ?

Maître Assane Dioma N’Diaye : bien entendu. Le propre des droits de l’Homme c’est de documenter les violations des droits humains. Que ça soit l’OGDH ou la FIDH, tout ce qui se passe est aujourd’hui documenté. Et les autorités qui sont aujourd’hui dépositaires de la force publique en Afrique de façon générale, doivent savoir que tôt ou tard, elles seront rattrapées par leurs actes. Et c’est d’ailleurs la plus grande vertu de ce combat, c’est de monter que la règle de droit est suspendue à la tête de tout un chacun. Que ça soit au niveau du plus faible, du plus vulnérable, de la personne la plus anonyme à la personne la plus officielle qui soit au-devant de la scène.

Tout le monde doit savoir aujourd’hui que nous sommes à l’heure des autoroutes de l’information et que même la presse, les journalistes, vous détenez des archives. Les images dont vous faites état sont entre vos mains. Donc, il y va de tout un chacun de savoir qu’aujourd’hui, l’impunité est terminée. Cette impunité va être poussée jusqu’à son dernier retranchement. C’est vrai qu’on ne peut engager tous les fronts en même temps ; mais, il est évident que même ces victimes post 2011 doivent s’organiser et en plus des actions des ONG de défense des droits de l’Homme, évidemment d’autres plaintes, d’autres procès pourront être mis en œuvre.

Et, je pense que si on est conscient aujourd’hui que l’impunité est terminée, je pense qu’on ira de plus en plus vers cette éradication de ce phénomène qui fait en sorte que ceux qui sont au pouvoir utilisent souvent la force publique, soit pour accéder à d’autres sphères d’autorités, soit pour conserver leurs postes, à savoir que ça ne sera plus productif aujourd’hui en Afrique. Donc, je vous confirme que la documentation continue et que le propre de ce combat ce qu’il repose sur deux principes : d’abord l’imprescriptibilité parce que c’est des crimes graves, des crimes sexuels, des crimes de masse, et également ce qu’on appelle la compétence universelle. Où que vous soyez, cette justice va vous atteindre. Et si on est conscient de cela, je pense que de plus en plus on ira vers un consensus entre administrateurs et citoyens de manière à ce que nous soyons dans une société paisible qui repose uniquement sur le respect des droits fondamentaux de la personne.

Guineematin.com : Est-ce que vous avez un message pour clôturer cet entretien ?

Maître Drissa Traoré : oui, c’est de vous remercier de nous donner cette opportunité de parler au peuple de Guinée, aux autorités et aux victimes. Nous voulons simplement dire aux victimes que nous devons rester mobilisés pour qu’enfin, le cycle de l’impunité puisse s’arrêter. Les évènements après 2009 pourront également trouver solution à la justice s’il y a un élément fondamental qui montre que plus jamais quelqu’un n’est au-dessus de la loi. Et cela ne pourra arriver que par notre mobilisation, notre engagement à faire en sorte que ce procès puisse se tenir.

Aux autres victimes de ne pas hésiter à saisir la justice. Le temps de la justice peut être long ; mais, il faut que nous tenions bon pour que justice soit faite. Aux autorités, c’est de dire le plus rapidement ce procès va avoir lieu, le plus rapidement la Guinée va se libérer de la pesanteur des évènements du 28 septembre. Cela va aider la société guinéenne à se reconstruire, à se ressouder, à faire face aux nouveaux défis sociaux, économiques et également à la place de la Guinée dans la communauté internationale.

Guineemain.com : un dernier mot maître N’Diaye ?

Maître Assane Dioma N’Diaye : simplement dire que ce combat est un combat pour la préservation de l’Homme. C’est aussi un combat qui est destiné aux dirigeants africains pour dire que le propre de tout gouvernement c’est d’assurer le bien-être des citoyens ; mais, également leur sécurité. Si nous sommes dans ce cadre, nous pensons que nous pouvons aller vers une société qui soit une société homogène, paisible qui puisse permettre l’émergence au bénéfice des citoyens et que si nous armons les forces de défense et de sécurité, c’est pour qu’elles assurent la défense civile des citoyens. Ça, c’est de façon pédagogique aussi.

Des retombés de ce combat contre l’impunité, les armes des forces publiques ne doivent pas être destinées aux populations desquelles cette force vous est déposée. Je pense que si nous arrivons à comprendre tout cela, je pense que la gouvernance en Afrique sera respectueuse des droits fondamentaux de la personne et sans ce respect, il n’y aura jamais paix. Sans paix, il n’y aura jamais développement. Donc, nous sommes dans cette trilogie : respect des droits de l’Homme- paix- développement. C’est un combat noble auquel tout le monde doit adhérer et que les citoyens doivent avoir une vision positive et soutenir les ONG parce que quoi qu’on dise aujourd’hui, nous sommes dans un sacerdoce, le bénévolat donc, il n’y a pas de néo-impérialisme ou quoi que ce soit.

Nous sommes des responsables, des jeunes africains qui croyons à l’Afrique de demain qui soit au diapason des défis auxquels cette Afrique est confrontée. Nous avons toutes les ressources. La Guinée détient aujourd’hui des ressources mondiales en bauxite, quoi de normal que la Guinée se positionne aujourd’hui comme un pays émergent à l’instar des pays comme Taïwan et autres. Donc, nous appelons tous à la sérénité et au combat commun au service exclusif de l’humanité.

Interview réalisée par Nouhou Baldé, Idrissa Sampiring et Alpha Assia pour Guineematin.com

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