Amadou Diallo (BBC) sur sa sortie de la Guinée : « à l’aéroport, mon garçon de 3 ans ne devait pas me saluer »

22 février 2019 à 9 09 40 02402
Amadou Diallo, ancien correspondant de la BBC en Guinée

Guineematin.com vous propose aujourd’hui la quatrième partie de notre interview avec le célèbre journaliste Amadou Diallo, ancien correspondant de la BBC en Guinée. Dans cette partie, notre confrère explique pour la première fois comment il a réussi à sortir de la Guinée après le massacre du 28 septembre 2009, alors qu’il était recherché par le CNDD, la junte militaire qui était au pouvoir à Conakry. Il a évoqué également sa vie dans la capitale sénégalaise d’où il a couvert l’actualité guinéenne pendant quatre mois avant l’ouverture du bureau de la BBC.

Décryptage !

Guineematin.com : au lendemain du massacre du 28 septembre 2009, vous avez fait un reportage mémorable qui a été diffusé par la BBC, dans lequel on entendait même le crépitement des armes au stade. Ce reportage vous a causé des soucis. Qu’est-ce qui s’est passé au juste ?

Amadou Diallo : ce qui s’est passé, en fait, quand ce reportage a été diffusé, la junte était agacée. Au niveau de la garde présidentielle, ils se sont dits : « il faut le trouver, on a entendu ce qu’il a fait ». Les menaces, ça fusait. Je pense que certains étaient chargés de me retrouver et j’ai reçu beaucoup d’appels de la part des amis.

Guineematin.com : des proches du régime ?

Amadou Diallo : des proches du régime, parfois des militaires.

Guineematin.com : pour vous dire que vous étiez en danger ?

Amadou Diallo : pour me dire que j’étais en danger, de quitter la maison. Effectivement, j’étais en danger parce que même mes enfants ont reçu des appels d’autres militaires avec lesquels ils sympathisaient et qui leur ont dit : « dites à votre papa de quitter la maison, il est en danger ». Donc, les appels téléphoniques, ça fusait et j’ai reçu plusieurs appels de personnalités qui me connaissaient. J’ai résisté pendant un temps ; mais, un jour, j’ai reçu un appel à 23 heures. Le monsieur, c’était un ami, il me dit : « tu es encore à la maison ? » J’ai dit « oui je suis à la maison ». Il a dit : « il faut quitter ». Dix minutes plus tard, il rappelle en disant : « encore à la maison » ? J’ai dit « oui ! Je suis là ». Il a dit : « il faut quitter » ; et, cette fois, il a parlé avec beaucoup d’autorité. J’avais résisté jusque-là.

Guineematin.com : et la famille était là avec vous ?

Amadou Diallo : oui ! La famille était là ! Madame le savait et même mes enfants le savaient parce qu’eux-mêmes, ils ont reçu des appels d’amis à eux et qui sont des militaires, qui leur ont dit de dire à leur papa de quitter. Tous savaient que j’étais menacé et que par ricochet, la famille était menacée. Madame, les enfants, tout le monde le savait. Et, lorsqu’à 23 heures ce jour-là j’ai reçu ces appels persistants de cet ami, un ancien ministre du Général Lansana Conté, madame m’a pris dans sa voiture et je suis allé passer le reste de la nuit chez un ami. Je précise que c’est ce ministre, à l’époque en fonction, qui m’avait confirmé dans la nuit du 22 décembre 2008, la mort du Général Lansana Conté. Il sortait d’une réunion de crise dans le bureau de l’ancien président de l’Assemblée nationale, feu Aboubacar Somparé. A partir de ce jour, j’étais dans la clandestinité et cela a duré un mois. Madame a pu gérer toute cette situation de crise, de tension, parce que j’étais même avec ma maman qui était âgée de presque 90 ans et qui ne devait pas savoir que son fils était en danger. C’était à mon épouse de gérer tout ça, et elle a géré avec beaucoup de sang-froid, de bravoure ; et, honnêtement, je lui tire le chapeau parce que ce n’était pas évident. Il y avait les enfants, il y avait ma maman. Les enfants étaient petits en ce moment et c’était assez difficile. Pendant un mois, j’étais dans la clandestinité avant que la BBC ne décide de faire quitter toute la famille pour le Sénégal. Il fallait donc partir ; mais, partir par la route, c’était dangereux, à l’aéroport, c’est dangereux. Par quel chemin ? Et, finalement, la BBC et la famille, nous avons décidé de passer par l’aéroport. De prendre le risque, mais de passer par l’aéroport.

La famille est partie en première position ; et, moi, je suis venu après la famille. Les consignes étaient fermes : la famille et moi, on ne devait pas se regarder, ni se saluer. J’avais mon dernier garçon qui avait 3 ans à qui on avait dit : « si papa arrive à l’aéroport, tu ne dois pas le toucher, tu ne dois pas le regarder » parce qu’on ne devait pas savoir que j’étais sur le point de sortir du pays avec ma famille. Il y a cette image qui m’est restée parce que quand je suis arrivé à l’aéroport, j’ai vu toute la famille, mais à distance. Le petit garçon m’a vu, il me regardait, mais il ne me disait rien. Honnêtement, cette image m’est restée. Souvent, quand j’en parle, j’ai les larmes aux yeux. Mon petit garçon de 3 ans qui ne devait pas saluer son papa, qui ne devait pas approcher son papa à l’aéroport parce qu’il ne fallait pas qu’on comprenne. Imaginez, lorsque je suis arrivé à l’aéroport, mon petit garçon, quand il m’a vu, s’est approché de sa maman pour dire doucement « maman, papa est arrivé ! » et sa maman lui rappela la consigne : « tu sais que tu ne dois pas approcher, ni parler à ton papa » et le petit, malgré son très très jeune âge, a respecté la consigne, il n’avait que trois ans…

Vous savez, les aéroports sont souvent remplis d’agents de renseignement, surtout à l’époque. Les consignes étaient fermes : la famille fait ses formalités à part et je fais mes formalités à part. Et, si je suis arrêté, la famille doit continuer sa route quelle qu’en soit la situation. C’était ça les consignes et elles étaient fermes. Même si j’étais arrêté, la famille ne devait pas se retourner pour dire mon papa ou mon mari a été arrêté. Heureusement, là aussi, Dieu était avec moi. A l’aéroport, j’avais juste mon sac de reporter, la famille était avec le reste des bagages. J’étais simplement habillé comme quelqu’un qui était venu pour se promener à l’aéroport. Je rencontre là un militaire du CNDD que je connaissais et qui me connaissait aussi.

Celui-ci, lorsqu’il m’a vu, il a dit : « monsieur Diallo, vous voyagez » ? J’ai dit : « écoutez, je vais à un séminaire à Dakar ». Il m’a répondu : « Ah, monsieur Diallo, mais vous partez avec beaucoup de nos images ». J’ai dit « non ! Je n’ai pas d’images ; je vous dis que je pars pour un séminaire et je ne pars avec rien. Je vais à un séminaire, c’est pour trois jours et je suis de retour ». Mais, je crois que c’est une chance parce que ce militaire, en fait, ne faisait pas partie du cercle des décideurs. Il ne faisait pas partie du cercle de ceux qui me cherchaient, c’est-à-dire la garde présidentielle. C’était un simple militaire ; et, je crois qu’il m’appréciait bien.

Lorsque la famille m’a vu en train de parler avec ce militaire, elle était perturbée. Et, donc, j’ai fait les formalités assez rapidement et j’ai retrouvé la famille dans la salle d’attente. Et, là aussi, je ne devais pas parler avec la famille, on ne devait pas se rapprocher. Et puis, après, évidemment, on a tous embarqué. C’est à l’intérieur de l’avion que les retrouvailles ont eu lieu entre la famille et moi. C’est là où les enfants sont venus vers moi, c’est là où madame est venue vers moi et tout le monde a poussé un ouf de soulagement. On est arrivé à Dakar ; et, évidemment, la BBC avait pris toutes les dispositions pour l’accueil. Mais, il restait Mouctar qui est resté en Guinée. Il ne fallait pas que moi je dise que je suis arrivé à Dakar parce que Mouctar était en Guinée. Ça pouvait l’empêcher de sortir.

Donc, j’ai gardé le silence jusqu’à ce que Mouctar vienne me retrouver à Dakar. C’est en ce moment qu’on a demandé à un ami qu’on a en commun en Guinée, de diffuser l’information qu’on a quitté. Sinon, j’avais juste cet ami et mon frère aîné qui savaient que je devais quitter le pays. Personne ne savait que je devais quitter la Guinée à part cet ami qui est encore en Guinée pour lequel j’ai beaucoup d’admiration et de respect et mon frère aîné. Une semaine après mon arrivée, Mouctar m’a retrouvé à Dakar. On a dit en ce moment à cet ami : « écoutes, tu peux diffuser l’information que nous avons quitté le pays ».

Guineematin.com : et depuis, vous êtes à Dakar ?

Amadou Diallo : depuis, je suis à Dakar parce qu’entretemps, la BBC avait décidé de délocaliser le service français qui est revenu à Dakar. C’est pour cela que la BBC m’avait dit : « étant donné la situation en Guinée et l’impossibilité pour toi de travailler dans ces conditions, le danger auquel tu es exposé, parce que là c’est ta vie maintenant qui est menacée, tu viens à Dakar et lorsque le bureau va être installé, tu vas travailler là ». J’ai fait quatre mois à Dakar avant que le bureau ne commence à fonctionner. Et, donc, à partir de Dakar, je couvrais l’actualité en Guinée pendant ces quatre mois. J’avais tout ce qu’il me fallait pour couvrir l’actualité : j’avais une ligne téléphonique qui m’avait été installée, je pouvais appeler n’importe qui en Guinée, 24h/24, j’avais la télévision guinéenne, j’avais internet chez moi et je pouvais aller sur les sites internet guinéens voir ce qu’ils disent de la situation politique guinéenne.

Le plus important, c’est que j’avais les contacts parce que je suis venu avec tous mes carnets de contacts et tous mes téléphones portables. Et, donc, vous savez ce qui fait le journaliste, ce sont ses contacts. Alors, j’avais tous mes contacts en plus de ce confort que la BBC avait créé pour que je puisse prendre contact avec le pays ; appeler n’importe qui pour vérifier une information, pour contrebalancer une information. J’avais donc la possibilité de toucher toutes mes sources en Guinée. Des sources auxquelles j’avais confiance. Et, ces sources étaient aussi bien au niveau de la police, au niveau de la gendarmerie, au niveau de l’armée, de la société civile, des personnes anonymes, etc. Et, j’avais la possibilité de les joindre. Donc, j’ai pu couvrir pendant quatre mois l’actualité en Guinée, en étant à Dakar avant que le bureau du service français de la BBC ne commence à travailler. Et puis, quand l’installation est terminée, j’ai commencé à travailler là. Depuis, je suis à Dakar avec ma famille.

A suivre !

Interview réalisée à Dakar par Nouhou Baldé pour Guineematin.com

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