L’accélération de l’immigration clandestine est une des conséquences de l’échec des politiques publiques appuyées par l’Union européenne en Afrique. En Guinée, comme sur le continent noir, ce sont des milliers de jeunes qui caressent le secret espoir de regagner l’Eldorado européen, dans un contexte de souffrances et d’humiliations de toutes sortes.

Lorsqu’en Mai 2017, Ousmane Diallo, 24 ans, un diplômé en économie internationale, tente sa chance pour rejoindre clandestinement l’Espagne, il a la tête pleine de rêves. Avant son départ de Conakry, son passeur guinéen lui soutire l’équivalent de 4000 euros et lui promet un voyage facile. Le plan est de joindre l’Europe, via le Maroc pour tenter de s’introduire dans une des enclaves espagnoles de Ceuta ou de Melilla. Confiant, le candidat à l’immigration clandestine, s’est rendu chez le propre père du marchand d’illusions, dans le quartier de Madina, à Conakry, pour payer le montant équivalent à peu près de 2 ans de salaire d’un fonctionnaire guinéen, classé dans la hiérarchie A, la plus haute de l’administration publique.

Dans la maison familiale, quelques appartements en location permettent d’assurer les charges quotidiennes. Par rapport à l’écrasante majorité des candidats au départ, Ousmane, même orphelin de mère, peut être considéré comme un privilégié.

« Mes amis sont partis et ils m’appelaient ici, ils disent qu’ils sont rentrés en Espagne. J’ai obtenu un diplôme de l’Université UNIC mais je n’ai jamais pu décrocher un travail, faute de soutien. Tout cela m’a poussé à  choisir la voie de l’immigration », a-t-il déclaré, quelque peu dépité, à Guineematin.

Dans le royaume chérifien, le voyage du jeune homme se transforme en véritable cauchemar. Floué par son passeur, qui le laisse languir pendant 1 mois, Ousmane, de guerre lasse, lui suggère de choisir la voie maritime, contrairement à l’accord initial qui prévoyait une entrée par l’une des enclaves espagnoles coincées en territoire marocain. Cette situation lui impose d’autres dépenses imprévues. Ousmane se retrouve pris au piège. Bastonné et blessé à la tête par la police marocaine lors de l’une de ses rares tentatives de franchir par mer la frontière espagnole, vers Nador, il tombe malade. Un de ses compagnons de galère se retrouve avec une jambe cassée. Recueilli par une ONG locale, Ousmane se résout finalement à retourner dans son pays, les illusions parties en fumée. Aujourd’hui, il souhaite ouvrir une affaire dans le secteur du transport en Guinée.

Abdoulaye Diallo, 22 ans, un ouvrier tapissier, originaire de Dalaba, a lui tenté l’aventure européenne via l’Algérie. En novembre 2015, il prend la route pour le Mali, passe par le Burkina Faso, le Niger et regagne Tamanrasset (Algérie).

« J’ai voulu voyager en Europe pour améliorer mes conditions de vie qui étaient difficiles ici. Tout ce que j’ai récolté, c’est beaucoup de souffrance sur la route. J’ai connu la prison au Burkina Faso, j’ai été terrassé par le paludisme. C’était pitoyable », explique-t-il.

Face aux difficultés insurmontables, Abdoulaye s’est également résolu à retourner en Guinée, où il a ouvert un atelier de tapisserie. Pour cet ancien enfant de la rue, qui a connu privation et précarité, cette expérience a changé sa vision du monde et refroidit son ambition de voyager en Europe.

A l’instar de la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, la Guinée gonfle le lot des immigrés clandestins, cherchant à fuir la précarité, l’éducation au rabais, le manque d’opportunités d’emploi, la faiblesse de la gouvernance et le manque de perspectives.

Au risque de leur vie, des candidats à l’immigration, souvent très jeunes, bravent les dangers de la mer ou du désert d’Afrique du nord pour réaliser leur rêve. Beaucoup, comme Ousmane et Abdoulaye, reviendront déçus, la plupart sans jamais mettre un pied sur le sol européen.

Selon Aminata Camara, directrice nationale des Guinéens de l’étranger, rien qu’en 2017, au moins 833 guinéens ont été rapatriés de Libye, avec le concours de l’Organisation internationale des migrations (OIM).

Un document interne à l’Union européenne (UE) indique que la Guinée est un « important pays d’origine de migration ».

L’une des principales cause de départ des jeunes  est qu’ils vivent mal leur situation dans un pays qui a beaucoup de progrès à réaliser dans des domaines comme la consolidation de l’Etat de droit, la gouvernance démocratique, l’amélioration des services fournis par l’administration, la gestion des secteurs comme la santé, l’éducation, etc.

« L’absence des services sociaux de base  et de manière plus globale la mauvaise gouvernance expliquent en grande partie l’immigration clandestine. Ces facteurs impactant négativement la qualité de l’emploi, il est illusoire de penser qu’on peut retenir les jeunes dans un pays  qui ne leur offre rien ou très peu de choses », affirme Dr Nasser Keïta, économiste.

Sur près de 12 millions d’habitants, les jeunes représentent environ 72% de la population guinéenne.

Dans ses chiffres diffusés sur son site internet, datant de 2012, l’institut national de la statistique (INS) de Guinée indique un taux de chômage de 3,8%. Ces chiffres, visiblement en contradiction avec la réalité, sont contestés par certains économistes.

« Ces chiffres ne sont pas crédibles car le taux de chômage est beaucoup plus élevé que cela. En plus, il faut comprendre que les chiffres actuels ne tiennent en compte que du chômage urbain. Si dans nos statistiques, on tenait compte du chômage rural, la situation serait encore plus dramatique», ajoute Dr Keïta.

Sur les cinq priorités de l’UE en Guinée, figure la « lutte contre les causes profondes de migrations ».

« La migration est devenue un sujet d’actualité lorsque le nombre de guinéens entrés de façon irrégulière en UE a été multiplié par 7 entre 2014 et 2016 où 16000 migrants irréguliers ont été relevés », indique le document du bureau de l’UE à Conakry.

La situation pourrait même s’aggraver dans les prochaines années si on ne note pas une amélioration sensible de la gouvernance dans le pays. C’est un des points d’intervention de l’UE ; Bruxelles aide le gouvernement dans plusieurs domaines sans pour le moment parvenir à endiguer le phénomène de l’immigration clandestine, l’une des causes de la poussée de l’extrême droite sur le vieux continent.

En 2015, le programme d’appui aux élections (PIED) doté de 14 millions d’euros, a permis à l’UE de contribuer au processus démocratique, incluant l’élection présidentielle. Outre cette contribution, l’UE a débloqué 20 millions d’euros pour améliorer les performances de la justice guinéenne, un des maillons faibles dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. Au total, l’action de l’UE sur la période 2014-2016, a porté sur environ 127 millions d’euros dans le but de renforcer l’Etat de droit et la gouvernance en Guinée.

Selon le document du bureau de l’UE à Conakry, l’institution européenne compte s’impliquer dans la réduction de la pauvreté endémique en Guinée. « La Guinée est caractérisée par un très faible niveau de développement humain et une pauvreté persistante. (…) La capacité à assurer sa subsistance grâce à son travail est un des fondements de la dignité humaine. L’absence d’opportunité d’emploi, en plus d’avoir un impact sur la prospérité du pays, est une atteinte à la dignité de l’homme », affirme l’UE dans son document.

Les gouvernements africains semblent convaincus que l’arrêt des migrations passe par l’orientation d’investissements massifs en direction du continent. Lors d’un sommet organisé cette année entre pays africains et l’Allemagne, le président en exercice de l’Union africaine, Alpha Condé, a défendu l’idée d’un Plan Marshall pour l’Afrique, sur le modèle de ce que les Etats Unis avaient réussi pour l’Europe d’après-guerre. Il semble que le volontarisme affiché par Condé s’est heurté aux doutes et au pragmatisme des grandes puissances, apparemment peu convaincues par l’idée et par la capacité des Africains à bien gérer ce type d’initiative.

Toutefois, des programmes visant à faciliter le retour d’anciens immigrés clandestins ont été mis en œuvre par certains pays européens comme l’Espagne ou l’Italie dans des pays comme le Sénégal ou le Mali. Ils consistent essentiellement à permettre à ceux qui acceptent le retour volontaire de trouver une activité génératrice de revenus. Pour le moment, la Guinée n’a pas encore bénéficié de ce type de programme.

« L’absence de dignité humaine empêche les personnes d’appréhender leur situation avec lucidité. La plupart de ces jeunes gens, candidats à l’immigration clandestines n’auraient jamais tenté l’aventure si le minimum leur était garanti chez eux », affirme un responsable de la police qui a requis l’anonymat.

« Quand nous sommes au courant de certaines situations, nous tentons de dissuader les jeunes de se lancer dans ce genre d’aventure où ils risquent leur vie, sans aucune garantie d’atteindre leurs objectifs », ajoute-t-il.

Guinéematin.com a tenté plusieurs fois de joindre un responsable de l’OIM à Conakry, pour un commentaire, en vain.

En attendant, Ousmane et Abdoulaye, semblent être redescendus sur terre. Encore éprouvés par leurs déboires, ils affirment avoir renoncé à leur rêve européen. Pour combien de temps encore ?

Ibrahima Sory Diallo pour Guineematin.com

Tel. : (00224) 621 09 08 18

 

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