Elhadj Bâ Bély, chroniqueur islamique et poète, a accordé une interview exclusive à Guineematin.com dans l’après-midi d’hier, mardi 11 septembre 2018. L’ancien responsable de la ligue islamique préfectorale de Koubia est une personnalité très connue et respectée au Fouta Djallon, grâce à ses poèmes qu’il enregistrait sous forme de cantiques en langue poular. Il s’en servait pour diffuser des messages de sensibilisation sur l’éducation des enfants, la lutte contre les mariages précoces et forcés, la protection de l’environnement, la bonne pratique de la religion musulmane, etc.

Depuis quelques années, le poète qui allie tradition peule et culture islamique, a marqué une pause dans la poésie pour se consacrer à la rédaction d’un livre qui traite de plusieurs thématiques liées à l’islam et à son implantation en Guinée entre autres. Sur invitation spéciale de l’Administration Générale de Guineematin.com, il a quitté Fafaya, une sous-préfecture de Koubia où il vit, pour venir raconter son histoire de poète et des sujets qu’il a eus à traiter.

Guineematin.com : on a entendu plusieurs de vos poèmes que vous avez faits sous forme de cantiques et qui étaient très écoutés il y a quelques années au Fouta, parce que c’est des poèmes en langue poular. A travers ces œuvres, vous transmettez à la société des messages d’éducation et de sensibilisation sur plusieurs sujets importants. Dites-nous, comment est venue l’idée de faire ces cantiques ?

Elhadj Bâ Bely : C’est en 1996 que j’ai commencé ce travail. C’était à l’occasion d’un séminaire que nous avons fait à Touba, dans la préfecture de Gaoual. Le secrétaire général de la ligue islamique d’alors, Feu Elhadj Ibrahima Sory Fadiga, paix à son âme, a écouté les discours de chacun des représentants des treize (13) préfectures parlant poular présentes à Touba et qui lui étaient traduits par Elhadj Abdoulaye Djibril Diallo de Télimilé.

C’est ainsi qu’il a trouvé des conseils importants pour les enfants et les femmes dans ce que j’ai proposé. Il m’a donc demandé de voir comment divulguer ces conseils de sorte qu’ils puissent être accessibles à la population. Ils ont pris mes poèmes qu’ils ont diffusés dans les radios rurales et à la radio nationale. C’est ainsi que j’ai jugé nécessaire de réaliser ces cantiques, puisque les enfants et les femmes préfèrent écouter ça parce que c’est en forme de musique.

Guineematin.com : vous avez commencé donc à enregistrer ces cantiques et de les diffuser à travers des cassettes, combien de cassettes vous avez sorties depuis cette date ?

Elhadj Bâ Bely : depuis lors, j’ai sorti cinq (5) cassettes. Il y a le secrétariat général des affaires religieuses qui a financé et soutenu la première cassette sur les maladies, le ministère de l’environnement a lui aussi financé la seconde sur la protection de la faune et de la flore, ensuite le projet Allemand GTZ a financé la troisième cassette sur l’éducation des filles, puisqu’ils ont constaté que beaucoup de filles ne terminent pas leurs études. Elles sont généralement obligées d’abandonner les études pour se marier à bas âge. Et ces mariages aussi ne réussissaient souvent pas. Quand cette cassette est sortie, les Allemands l’ont multipliée en 20 mille exemplaires qu’ils ont distribués dans les localités de la Guinée où le poular est parlé.

Guineematin.com : même si vos cantiques étaient très appréciés au Fouta, ils ne faisaient cependant pas l’unanimité. Il y a des gens qui n’appréciaient pas les messages que vous diffusiez. Est-ce que cela ne vous a pas attiré de difficultés ?

Elhadj Bâ Bely : tout travail est accompagné de difficultés, c’est évident. Même le prophète Mohamed (saw) a quitté la Mecque pour se réfugier à Médine à cause de certains habitants de la Mecque qui ne voulaient de lui et de l’islam. Donc nous ne pouvons pas être entre des notables beaucoup plus âgés que nous pour leur dire certaines vérités. Ce serait un manque de respect. Mais en passant par les poèmes, nous pourrons faire passer notre message par rapport aux choses que nous voyons dans la vie courante jusqu’à ce que les concernés comprennent et changent de comportement. Sur le sujet lié à la sensibilisation sur la scolarisation des jeunes filles par exemple, il y a eu vraiment des oppositions.

Lorsque nous avons conseillé aux parents de laisser leurs filles terminer leurs études, de ne pas les faire sortir de l’école au profit de leurs travaux champêtres ou d’élevage ou au profit des mariages précoces, certains ont compris cela autrement ; lorsque nous avons demandé à ce que les filles s’habillent correctement avec des habits qui protègent leurs corps, ils ont dit que nous voulons rendre tout le monde « Wahabiya » ; or, ce qui est bon pour tous les musulmans c’est de se donner la main comme nous avons tous un Dieu unique, le même prophète, le même coran, au lieu de se rejeter en catégorisant les gens « en Wahabiya, Hambaliya, Malikiya, etc. ».

Pour donner de la force à l’islam, il faut que les érudits se respectent et se donner la main. Donc lorsque nous avons prôné l’habillement décent comme le recommande l’islam, certains nous ont mal compris, ils nous ont critiqués. Lorsque nous avons conseillé de laisser les filles terminer leurs études avant de les donner en mariage parce qu’à notre entendement quand une fille finit ses études difficilement elle ne va chômer, et lorsqu’elle sera mariée elle sera utile à elle-même, à son mari, à ses enfants et à ses parents, là aussi il y a des gens qui ont dit que nous sommes contre le bonheur de leurs filles.

Guineematin.com : parlant justement des messages que vous diffusiez à travers ces cantiques, on vous a entendus dire quelque part qu’il faut croire à Dieu seul et au destin, et qu’il faut éviter de recourir aux marabouts et autres charlatans. N’avez-vous pas eu de soucis avec les gens qui ont ça comme métier ?

Elhadj Bâ Bely : les charlatans et leurs semblables nous ont critiqués bien sûr ! Imaginez quand un être humain élève un bélier dans sa concession en espérant que ce dernier puisse le protéger ou lui donner de la richesse ou du pouvoir, ou bien il élève un coq, ou encore il cherche la corne d’un animal qu’il orne avec d’autres accessoires, il compte sur ces choses pour être protégé ou pour avoir un bien quelconque en oubliant Dieu qui l’a créé et qui a créé ces choses-là. Ce sont les personnes de cette catégorie que nous appelons les égarés. Il y a d’autres encore qui portent une chemise de sept rubans pour les mêmes raisons que nous venons d’énumérer. Quand vous remarquez le plus souvent lorsqu’il y a un accident, quand on fouille, on retrouve des gens qui portent ce genre d’habits parmi les victimes.

Si nous prenons l’exemple sur la corne, le chasseur qui va en brousse utilise soit un fusil, soit une machette ou un bâton pour tuer le gibier qui porte ces cornes. Mais la corne bien qu’étant sur un corps en vie n’a pas pu prévenir son porteur qu’il y a un chasseur qui se prépare à l’abattre. Comment est-ce qu’après que la viande de l’animal ait été mangée, la tête donnée aux enfants qui, à leur tour enlèvent les cornes et jettent, quelqu’un peut ramasser ça et compter sur elle pour quoi que ce soit ? Ça c’est une faute grave vis-à-vis de notre créateur, parce que quand on meurt en laissant ce genre de choses dans sa concession, Dieu dira à l’intéressé d’attendre l’objet auquel il croyait plus que lui. Donc ce que l’islam nous recommande c’est de croire à Dieu et à lui seul. Ne l’associer à rien, puisque Dieu a dit dans son saint coran qu’il peut pardonner tout sauf celui qui l’associe à autre chose.

C’est l’occasion pour moi d’exhorter nos parents d’abandonner une autre pratique superstitieuse qu’ils ont l’habitude de faire : dire que comme telle personne perd souvent ses enfants dès leur naissance, donnons désormais le nom de son enfant à un forgeron, ou à un cordonnier, ou lui attribuer le nom d’un chimpanzé, ou d’un gorille. Et si ce cordonnier, ce forgeron ou l’animal meurt en laissant derrière son protégé, comment va-t-il faire alors ? Donc toutes ces pratiques relèvent de l’association, croire à un autre dieu que l’unique créateur. Mais quand on parle de ça, évidemment les personnes qui pratiquent ce genre de choses, qui en ont fait leur métier ne veulent pas nous sentir.

Guineematin.com : j’ai entendu aussi un passage où vous demandez à tous les musulmans de faire en sorte que leurs enfants aient les trois 7 au complet. Les trois 7, qu’est-ce que ça veut dire au juste ?

Elhadj Bâ Bely : voilà ce que je veux dire dans cette partie : quand un enfant naît, 7 jours après sa naissance il a droit à un nom recommandé par la sunna ; lorsqu’il aura 7 ans, il doit commencer à apprendre la religion et poursuivre pendant 7 ans ; ensuite il aura 7 ans encore pour apprendre un métier en alliant théorie et pratique désormais pendant 7 ans également. Ainsi, il aura 21 ans et aura eu les trois 7 recommandés par le prophète de l’islam. S’il réussit ces trois 7, ses parents pourront se décharger de lui, voire commencer à bénéficier de ses services. Mais s’il rate ces 3 étapes, que ses parents et lui sachent qu’il a perdu la base de la réussite. L’éducation des enfants est un devoir des parents à ne pas négliger. Il ne suffit pas seulement de nourrir son enfant, l’habiller et lui donner tout ce qu’il veut. Il faut lui montrer le bon chemin, celui du prophète Mohamed (saw).

Guineematin.com : en guise d’exemple justement, vous avez relaté quelque part, l’histoire d’un jeune qui battait son père tous les jours parce qu’il avait raté ces trois 7 dont vous venez de parler. Veuillez nous expliciter cette partie.

Elhadj Bâ Bely : c’était sous le règne de Seydinah Oumar (deuxième successeur du prophète Mohamed à la tête du royaume devenu aujourd’hui l’Arabie Saoudite). Un homme vivait avec une femme qu’il n’a pas épousée légalement, il a fait un enfant avec cette femme. Au septième jour, il n’a pas fait le baptême de l’enfant en lui donnant un nom recommandé par la religion musulmane ; quand il a eu 7 ans il ne l’a pas inscrit à l’école coranique pour apprendre la religion ; bref, il n’a pas respecté les trois étapes que nous avons énumérées ci-haut. Il l’a laissé vivre comme bon lui semble.

Et quand l’enfant a grandi, il a entendu un jour, un sermon qui parlait de ces trois obligatoires dans l’éducation d’un enfant. Et il a appris dans le même temps, que tout père de famille qui ne respecte pas ce devoir envers un de ses enfants sera soumis à un châtiment corporel dans l’enfer. Les anges les plus sévères lui administreront 10 coups de fouet pour avoir vécu avec une femme hors mariage, 10 coups pour n’avoir pas donné à son enfant un nom recommandé par l’islam le jour de son baptême, et 10 coups pour n’avoir pas enseigné son enfant la religion. Et il a compris que son père est coupable de toutes ces infractions.

Il a décidé alors qu’à partir de ce jour-là, il va commencer lui-même à battre son père tous les jours pour espérer lui éviter le châtiment de l’enfer qui est plus douloureux. Chaque matin donc, il administrait 30 coups de fouets à son père. Un jour, le vieux a décidé d’aller se plaindre chez le chef. Il est allé expliquer cette situation à Seydinah Oumar. Etonné, ce dernier a convoqué le fils du vieux pour l’entendre. Lorsque le jeune est venu, il a confirmé qu’il s’agit bien de son père et qu’il le battait effectivement chaque matin. Et il a expliqué devant le gouverneur Oumar qu’il faisait cela parce que son père a failli à son devoir envers lui et dans l’espoir que les anges de l’enfer seront cléments à l’égard de son père.

Après les explications du jeune, le gouverneur a demandé au vieux si ce que son fils a dit était vrai et il a répondu par l’affirmative. Seydinah Oumar a fait semblant de chasser le vieux, il lui a dit disparaître hors de sa vue. Le vieil homme est sorti, désemparé. Quand il est parti, Oumar a proposé un marché à son fils. Il lui a dit, je vais égorger un bélier tout de suite et te donner un nom licite pour que tu pardonnes à ton père les 10 coups de fouet qui sont liés à ça, le jeune a accepté la proposition. Il lui a dit ensuite, je vais t’inscrire tout de suite à l’école coranique, mes disciples vont t’enseigner la religion pour que tu lui pardonnes les 10 coups liés à cela aussi, le jeune a accepté cette autre proposition.

Enfin, Seydinah Oumar a dit au jeune, maintenant j’ai pris 20 sur les 30 et il reste 10. Et ces 10 coups restants, ni ton père, ni toi, ni moi, n’avons pas la possibilité de corriger le problème dont ils résultent. Parce qu’on ne peut pas retourner dans le passé pour dire à ton père d’épouser légalement ta mère. Donc je souhaite que tu acceptes de lui pardonner ces 10 coups-là. Et le jeune a accepté aussi cette demande du gouverneur. Ainsi, le vieux a pu être sauvé de la bastonnade qu’il vivait au quotidien.

Guineematin.com : vous vous êtes montré opposé aussi à ce qu’on mette l’accent sur les lignées au Fouta parce que vous estimez que cela peut entraîner des divisions.

Elhadj Bâ Bely : bien sûr! Cette affaire de lignées fatigue le Fouta Djallon, c’est pourquoi je pense qu’il faut qu’on s’en débarrasse. Il faut qu’on arrête d’identifier les gens à travers leurs lignées en disant « Séléyanké, Seydiyanké, Tangayanké, Sériyanké, Kaldouyanké, etc.». Cela prône la division. Il y a même des Djallonkés, des Badjarankés, des Kourankos, des Soussous, des Malinkés, des Djakankés, entre autres, au Fouta. Toutes ces personnes parlent poular et nous sommes tous égaux en termes de droits et de devoirs.

Et c’est la même chose pour tous les Guinéens, qu’ils habitent le Fouta ou d’autres régions du pays, nous sommes tous égaux, nous avons les mêmes soucis, les mêmes préoccupations et rien ne devrait nous diviser. Je demande donc aux jeunes d’arrêter de faire des publications sur Facebook qui incitent à la division, la haine, la violence, ou de filmer des cadavres et les publier sur Facebook. Je profite aussi de l’occasion que vous m’offrez pour exhorter les gens à arrêter d’insulter les chefs sur les réseaux sociaux puisque cela n’arrange pas notre pays.

Je demande également à tous les Guinéens, de faire beaucoup attention au téléphone, il est très important mais il peut aussi être très dangereux. Avant l’arrivée du téléphone, les gens attendaient la nuit pour aller mentir et diviser des membres d’une même famille ou des compatriotes qui vivent ensemble depuis longtemps. Mais de nos jours, quelqu’un peut rester sur place et incendier tout un village à travers son téléphone. Après ceci, je dirai aux chroniqueurs islamiques très écoutés, aux notables, aux imans auxquels tout le monde croit et porte confiance, de dire la vérité et rien que la vérité.

Quand un chef ou un notable qui sont des références pour un grand nombre de personnes se mettent à mentir, ça devient très grave pour la société et très grave aussi pour la personne concernée quand elle sera devant Dieu.Tout mensonge est dangereux mais celui d’un chef religieux ou d’un responsable quelconque constitue un bulldozer qui ravage toute une forêt, puisque quand ce dernier parle, tout le monde le croit et le suit. Alors, j’exhorterai tous les responsables, qu’ils soient chefs religieux ou chefs de districts, de quartiers, jusqu’au sommet, de faire en sorte qu’ils méritent la confiance portée en eux.

Guineematin.com: durant toute votre carrière de poète, de quoi êtes-vous le plus fier aujourd’hui ?

Elhadj Bâ Bely : je suis fier aujourd’hui, pas parce que j’ai gagné de l’argent à travers mes poèmes, mes cantiques, mais du fait que les gens m’appellent de partout pour me féliciter ou pour me rassurer qu’ils ont abandonné certaines mauvaises habitudes grâce à mes conseils. Grâce à mes cassettes, beaucoup de personnes qui vivaient à l’étranger et qui avaient peur de venir dans leurs villages parce qu’ils avaient peur qu’on leur jette des mauvais sorts, ont changé de comportement. Maintenant ils se rendent dans leurs villages et ils se donnent la main, eux les ressortissants, pour aider leurs villages à se développer. Ils y construisent des belles maisons, des postes de santé, des écoles et font bien d’autres activités de développement. Cela est un motif de satisfaction.

Guineematin.com : il y a longtemps quand même que vous ne sortez plus de nouveaux poèmes. Qu’est-ce qui explique cette situation ?

Elhadj Bâ Bely : effectivement. J’étais en train d’écrire un livre qui retrace entre autres l’histoire du combat pour l’instauration de l’islam en Guinée, en commençant par Siguiri, Touba (Gaoual) en passant par Forécariah, Kindia, jusqu’au Fouta Djallon. Il y a d’autres thèmes que j’ai évoqués dans ce livre de 318 pages. Je l’ai écrit en arabe, je l’ai envoyé en Arabie Saoudite où des grands érudits l’ont visé et l’ont validé. Je l’ai ensuite envoyé en France où il a été traduit en français. Ce travail est terminé il y a deux ans, mais je n’arrive pas encore à le publier. Je souhaite donc que tous ceux qui ont la possibilité de m’aider à éditer cette œuvre, de le faire parce que c’est un livre qui appartient à toute la Guinée. Et pour tous ceux qui veulent me contacter dans ce sens, ils peuvent me joindre au numéro suivant : +224 622 21 30 19.

Interview réalisée par Mamadou Diouldé Diallo et Nouhou Baldé pour Guineematin.com

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