Coup d’Etat au Burkina : Aliou Barry n’exclut pas l’effet contagion dans d’autres pays de la CEDEAO

En début de cette semaine, des militaires réunis au sein du MPSR (mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration) ont destitué Roch Marc Christian Kaboré de la présidence du Burkina Faso. Selon les putschistes, dirigés par le Lieutenant-Colonel Paul Henry Sandaogo Damiba, la prise du pouvoir s’est déroulée « sans effusion de sang ». Les nouveaux hommes forts du ‘’pays des hommes intègres’’ se sont engagés « à proposer, dans un délai raisonnable, un calendrier de retour à un ordre constitutionnel accepté de tous ». Et, tout ceci s’est déroulé sous le nez et la barbe de la CEDEAO qui souffre déjà de deux autres Transitions militaires (au Mali et en Guinée) qu’elle peine à contrôler.

Interrogé hier, mardi 25 janvier 2022, sur ces coups d’Etats qui commencent à pulluler dans la sous-région ouest africaine, Aliou Barry, chercheur Guinéen et Directeur du Centre d’Analyse et d’Etudes Stratégiques (CAES), a expliqué le coup d’Etat au Burkina Faso par le laxisme du régime Kaboré dans la lutte contre le djihadisme et la mauvaise gouvernance du pays par ce pouvoir civil. Il assure que les causes qui ont conduit à ce coup de force de l’armée au Burkina Faso sont présentes dans bien d’autres pays de la communauté économique de l’Afrique de l’ouest. Et, il ne serait pas étonnant que des prises du pouvoir par l’armée soient enregistrées dans ces pays. 

Ce chercheur guinéen a aussi invité la CEDEAO à revoir et repenser ses manières de faire pour éviter d’être toujours devant les faits accomplis.

Décryptage !

Guineematin.com: le président burkinabè, Roch Marc Christian Kaboré, vient d’être déposé par des militaires qui ont jugé utile d’écourter son mandat. Êtes-vous surpris de ce Coup d’Etat ?

Aliou Barry: pas du tout. Moi, je m’y attendais. Le coup d’État qui est arrivé au Burkina Faso est le produit d’un long divorce qui a eu lieu entre Roch Marc Christian Kaboré, depuis son élection en 2015, et l’armée. Il faut se souvenir qu’en 2015, dès son élection, il y a eu une série d’attentats qui ont marqué la vie collective des burkinabè, notamment au café Kapicinou où il y a eu une cinquantaine de victimes, principalement des étrangers. En 2017, il y a eu des attentats à Ouaga ; mais, ce sont les séries d’attentats récents notamment à Inatala où il y a eu 53 gendarmes qui ont été tués. Non seulement ils ont été tués, mais les conditions dans lesquelles ils ont perdu la vie. Ces gens-là, une semaine avant, ils avaient fait des alertes au gouvernement en place pour dire qu’ils étaient en rupture de stock et ils étaient même obligés de faire de la chasse autour de la garnison pour pouvoir se nourrir. En 2020, il y a eu la réélection de monsieur Kaboré et il en a fait la lutte contre le terrorisme l’axe principal de son nouveau mandat. Malheureusement, la réalité sur le terrain a fait qu’il n’a pas respecté cette volonté de lutter contre le djihadisme. La deuxième cause du divorce, c’est la gouvernance elle-même. L’armée manque de tous les moyens leur permettant de lutter contre le djihadisme. Donc, c’est un divorce qui est très latent ; et, récemment, ils ont voulu arrêter des officiers qui étaient soupçonnés de rébellion ou d’insurrection. Tout ça mis avec le contexte depuis l’éviction de Comparé, avec les éléments du régiment de la sécurité présidentielle qui ont été arrêtés. Gilbert Diendéré qui est lui-même enfermé au Camp Sangoulé. Parce que ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir, notamment le colonel Damiba, il est lui-même issu du régiment de la sécurité présidentielle. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il y a une main invisible de Blaise Compaoré derrière. Mais, toujours est-il que ce qui s’est passé au Burkina est le fruit d’un long divorce entre le pouvoir civil de Kaboré et l’armée.

Guineematin.com : Est-ce que vous connaissiez le colonel Damiba avant ce coup d’Etat ?

Aliou Barry : je l’ai rencontré deux fois. La première fois, c’était au Burkina ; mais, je l’ai aussi croisé à un séminaire organisé à Dakar dans le cadre du centre des hautes études et de sécurité. J’ai beaucoup d’amis au sein de l’armée burkinabè. Il faut savoir que le véritable problème dans les pays sahéliens qui font face aux djihadistes, ce qu’on n’a pas posé quel type d’armée pour faire face à tel type de menace. C’est-à-dire qu’on a des types d’armées statiques constituées depuis l’indépendance, avec des régiments et des moyens lourds. Aujourd’hui, ces armées sont en face d’une nouvelle menace, une guerre asymétrique. C’est-à-dire que l’ennemi est invisible. Ce n’est pas une armée ennemie qui est en face avec des équipements, c’est des djihadistes, des gens mobiles soit en moto, soit en véhicule ; et, en face, vous avez une armée avec des équipements lourds qui ne sont pas adaptés. Donc, il serait intéressant et c’était même mieux pour les civils qui arrivent au pouvoir de réfléchir sur quel type de moyen doté à nos armées pour faire face à cette menace qui est asymétrique. Cette analyse n’a pas été faite ; et, aujourd’hui, ce n’est pas un problème de niveau de formation des militaires. Les militaires Burkinabés, la grande majorité est très bien formée. Ils sont capables d’y faire face ; mais, ils manquent d’équipements adéquats. Et, à côté de cela, vous avez la gouvernance qui n’est pas vertueuse. Prenez le Mali, au moment où l’armée faisait face au problème djihadiste, le pouvoir civil à Bamako était englué dans des problèmes de détournement, de corruption, etc. Et, vous avez en face la population qui est même victime de ces menaces. Regardez ! Au Burkina Faso, vous avez pratiquement 1.500.000 burkinabè qui sont des déplacés dans leur propre territoire. Donc, chaque jour, vous avez des populations en deuil et qui sont fatiguées de l’inaction de l’autorité politique. Et, les militaires sont fatigués du manque de moyen pour mener la lutte contre les djihadistes. Donc, tout ça réuni explique le divorce qui a permis aux militaires de faire irruption sur la place publique au Burkina Faso.

Guineematin.com : vous venez de dire que vous avez rencontré par deux fois le nouveau président burkinabè. Mais, est-ce qu’à l’époque vous aviez senti en lui des intentions voire même des ambitions de prendre le pouvoir dans son pays par les armes ?

Aliou Barry : pas du tout. Il faut comprendre que les gens ne se sont pas levés en disant nous allons faire un coup d’Etat. C’est un ressenti, une crise latente et ce sont des gens qui sont excessivement formés. Ils n’ont rien à envier à la formation d’un militaire français. Et, ce qu’on m’a souvent dit au Burkina et au Mali, quand par exemple au Mali les militaires vont au front et ils côtoient tous les jours les militaires français, quand ils voient le niveau d’équipements des militaires français, le niveau d’encadrement, le niveau d’infrastructure et surtout l’accompagnement financier que ces militaires ont, ça fait mal. Moi, ils m’ont toujours dit que s’ils avaient les mêmes moyens, ils auraient pu faire face aux djihadistes. La deuxième chose, pour le cas du Mali, c’est que même l’intervention française n’a pas permis d’endiguer le problème. Donc, vous avez deux ressentis chez les militaires : non seulement ils se sentent abandonnés par le pouvoir politique en place ; et, en plus, ils ont une intervention des militaires français qui n’ont pas aussi pu endiguer le problème. C’est vraiment une vraie révolte. Mais, ce sont des gens qui ne se sont pas mis dans leurs têtes qu’on arrive pour faire un coup d’Etat, malgré l’éviction de Compaoré. C’est l’échec de la gouvernance politique en partie qui explique l’irruption de ces militaires au pouvoir.

Guineematin.com : Après le Mali, le Tchad, la Guinée c’est aujourd’hui le Burkina Faso qui entre dans une phase de Transition. C’est vrai que les circonstances de l’arrivée au pouvoir des militaires ne sont pas les mêmes ; mais, ce sont quand-même quatre pays francophones du continent. Alors, n’est-ce pas aussi l’échec de la politique africaine de la France ?

Aliou Barry : je ne mettrais pas au même niveau les coups d’Etat au Mali et au Burkina au même niveau que ceux de la Guinée et du Tchad. Le Mali et le Burkina, c’est un vrai divorce qui a eu lieu, les militaires ont été vraiment très déçus de la gouvernance sécuritaire du pays. Alors, qu’à Conakry et au Tchad, c’est une révolution de palais. Moi, je n’appellerai pas ça un coup d’Etat. Si vous prenez le cas de la Guinée, c’est l’un des rares pays en Afrique où les forces de défense et de sécurité ont accompagné le régime autoritaire. Je ne vous apprends rien, car vous êtes journaliste et vous vivez en Guinée. Depuis 2010, toutes les répressions qui ont été exercées sur les populations, la société civile, le FNDC et sur les militants de l’opposition ont été l’œuvre des forces de défense et de sécurité. C’est quand, à la suite des manifestations de la société civile et des partis politiques, le pouvoir politique a été affaibli, que les militaires Guinéens ont fait irruption au pouvoir. Donc, j’appellerai ça plutôt une révolution de palais. Au Tchad, c’est pareille. C’est une succession dynastique : le père a été assassiné, le fils qui est lui-même militaire et membre de la garde présidentielle a pris le pouvoir. Alors qu’au Mali et au Burkina, c’est une révolte militaire contre le manque d’équipement et de moyens pour faire face à la menace terroriste.

Guineematin.com : Ce coup d’Etat au Burkina Faso n’est-il pas aussi un revers contre la CEDEAO qui souffre déjà deux Transitions dans la sous-région et dont elle n’a vraiment pas le contrôle ?

Aliou Barry : Ces irruptions de militaires au pouvoir appellent à une réelle réorganisation de la CEDEAO. Il est évident que la CEDEAO, telle qu’elle est conçue aujourd’hui, doit être repensée. Elle a fermé les yeux sur des coups d’Etat constitutionnels en Guinée et en Côte d’Ivoire. Avec le Mali, Elle vient sanctionner le pays. Et, aujourd’hui, c’est au Burkina. A l’évidence, ces sanctions n’apporteront rien. Je pense que la CEDEAO doit profiter de cette nouvelle crise pour repenser son organisation. Il est temps que cette CEDEAO se dote d’une véritable politique commune de défense et surtout réfléchir sur quel système mettre en place pour l’accompagnement des processus démocratiques ; mais, pas attendre le fait d’envoyer les observateurs électoraux. Ça n’a plus aucun sens, les sanctions non plus. Il faut aujourd’hui que la CEDEAO réfléchisse sur comment se réorganiser pour permettre à ce pays d’arriver à mettre sur place des processus démocratiques cohérents, acceptés et acceptables par la population. Elle doit profiter de ces crises pour se réformer.

Guineematin.com : mais beaucoup s’interrogent aussi sur le rôle que joue la France dans ces pays. Ou bien vous vous ne voyez rien dans ce sens ?

Aliou Barry : il y a quelque chose qui me gêne un peu aujourd’hui, c’est l’intervention de la France dans le Sahel. Mais, je pense qu’après les élections présidentielles d’avril prochain en France, ce n’est pas exclu que le nouveau pouvoir, quel qu’il soit, pose le problème du retrait de la France dans le sahel. Mais, expliquer l’échec de la lutte contre le terrorisme au sahel uniquement par le fait que la France n’a pas pu endiguer ce problème est une analyse de courte vue. Si la France est intervenue dans ces pays, c’est suite à des accords que les régimes soi-disant démocratiques qui étaient en place ont signé avec la France. C’est normal aujourd’hui que des jeunes militaires, comme Goïta qui est bien formé, réfléchissent sur le fait que de repenser ces accords. Ça, je ne le discute pas. Si vous connaissez l’histoire politique de tous les pays francophones d’Afrique, quand les chefs d’Etat sont venus dans les années 1960, pour sécuriser leurs fauteuils présidentiels et leurs régimes, ils ont tous signé des accords avec la France. Ils ont négligé à côté toute l’armée. C’est le cas de la Côte d’Ivoire, du Togo, du Bénin, du Burkina, etc. Tous les chefs d’Etat ont créé soit une gendarmerie professionnalisée ou une garde présidentielle pour garder leurs fauteuils. Ils ont sous-traité avec la France par des accords de défense, la sécurisation de leur régime. Et, aujourd’hui, ils le payent au plus fort. La France n’a plus les moyens, ni matériel, ni humain pour assurer la sécurité dans ces Etats. Il y a deux choses qui se posent aujourd’hui avec l’irruption des militaires au pouvoir : c’est de repenser pour voir quel type de sécurité mettre en place dans ces pays, quelle armée et pour quoi faire. C’est pourquoi, j’avais fait un livre ici, en Guinée, ça fait une dizaine d’années, sur l’armée guinéenne. Comment et pourquoi faire ? Aujourd’hui, cette question est plus cruciale dans des pays comme le Mali, le Burkina ; parce qu’à l’évidence, la menace n’est plus au temps de la guerre froide. Ce n’est plus le conflit frontalier, la menace est interne. Elle est à la fois due au chômage des jeunes, à l’irruption de l’islamisme politique radical, à la mal gouvernance, à la corruption. Donc, l’ennemi est interne. Ce qui me frappe même en Guinée, depuis que je suis là, pratiquement depuis 20 ans, tous les jours je m’exprime sur les questions militaires, je n’ai jamais eu un leader ou un parti politique pour me dire est-ce qu’on peut s’entretenir parce que dans notre programme de société on veut réfléchir sur quel type d’armée. C’est-à-dire que quand vous mettez un parti politique demain au pouvoir en Guinée, il n’a rien dans son programme sur le rôle et les missions d’une armée. Donc, ce sont des questions essentielles qui ne sont pas prises en compte même dans les réflexions et même dans les partis politiques. Aujourd’hui, je pense que tout pouvoir qui va arriver en Guinée doit savoir quel type d’armée on a besoin. Moi, j’ai toujours dit qu’il faut supprimer les armées africaines telles qu’elles existent. Je ne dis pas qu’il ne doit pas y avoir des armées ; mais, dans des pays comme la Guinée, on a besoin d’un vrai service publique de police et de gendarmerie efficace pour protéger les populations ; et, en externe, pour les menaces extérieures, faire des unités professionnalisées et réfléchir sur une défense régionale commune. Est-ce que l’armée guinéenne aujourd’hui, telle qu’elle existe, a la capacité de faire face à une menace djihadiste ? Je dis non !

Guineematin.com : face à la multiplication de ces coups d’Etat, est-ce qu’il y a lieu de craindre un effet contagion dans les autres pays de la sous-région ?

Aliou Barry : ça ne m’étonnerait pas demain que je me lève et qu’on me dise que le Niger a emboîté le pas ou bien la Côte d’Ivoire. Vous savez, si Alpha Condé s’est arc-bouté sur son 3ème mandat, c’est parce qu’il a vu son jeune frère en Côte d’Ivoire faire la même chose. Et, donc, ça ne m’étonnerait pas que les militaires ivoiriens aient les mêmes idées que leurs frères du Burkina. Le Niger a les mêmes configurations que le Burkina, il fait face à des menaces terroristes. Les militaires se plaignent de la même chose que les Burkinabè. Vous avez le Soudan qui n’est pas loin et qui est englué depuis plus d’un an dans une crise interne. Je pense que les pays de notre sous-région sont loin d’en finir avec les coups d’Etat militaires. C’est pourquoi, encore une fois, la CEDEAO doit arrêter d’envoyer un ancien chef d’Etat qui va au Mali, un sommet des chefs d’Etat à Ouaga ou ailleurs. Elle doit maintenant tenir compte de la nouvelle donne qui est en train de se dessiner sous ses yeux.

Guineematin.com : alors quelle est la solution la plus pratique pour la CEDEAO pour mettre fin à cette situation et permettre le retour à l’ordre constitutionnel dans les pays dirigés par des juntes militaires?

Aliou Barry : avant même la réforme envisagée de la CEDEAO, je dirais que si elle avait pris les moyens d’appliquer son protocole avec fermeté, si elle avait dit non à Ouattara et non à Alpha Condé, je pense qu’en Guinée par exemple on n’aurait pas eu l’irruption des forces spéciales. C’est que la CEDEAO a fermé les yeux sur le manque de démocratie dans ces pays. Malgré le protocole signé par tous les Etats, ils ont laissé ces gens s’accrocher au pouvoir. Et, derrière, ils se réveillent pour dire qu’ils condamnent les coups d’Etat. Je pense que si la CEDEAO arrive à se doter des moyens de faire respecter les traités qu’elle fait ratifier par les différents États ; mais, surtout, il faut réfléchir sur une véritable politique commune de défense à l’ensemble. On peut par exemple arriver à dire qu’aucun Etat membre, malgré la souveraineté, ne peut signer un accord de défense avec un pays tiers en dehors des Etats membres de la CEDEAO. Que les accords de défense soient soumis à l’approbation de la CEDEAO. Mais, pour ça aussi, il faut que cette CEDEAO soit efficace. Et, donc, ce qui se passe aujourd’hui en Guinée, au Mali et Burkina appelle à une nécessaire refondation de la CEDEAO.

Interview réalisée et décryptée par Alpha Assia Baldé pour Guineematin.com

Tél : 622 68 00 41

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