Une semaine après le vote au compte des élections locales en Guinée, les résultats donnés par la CENI sont toujours partiels. Devant la tension qui prévaut et les scènes de violence enregistrées sur le terrain, de nombreux acteurs appellent au calme. Les récentes sorties du ministre de la citoyenneté, Gassama Diaby et Koutoubou Sanoh, ministre conseiller diplomatique du président Alpha Condé, ne sont pas du goût d’Alhousseiny Makanéra Kaké. L’ancien ministre de la communication d’Alpha Condé, aujourd’hui passé dans l’opposition, estime que ses anciens collègues du gouvernement se trompent de cible en appelant à la paix en lieu et place de la justice et de la vérité issue des urnes. Alhousseiny Makanéra Kaké l’a dit dans une interview accordée à Guineematin.com ce lundi 12 février 2018.

Guineematin.com : vous êtes ancien ministre de la communication et président du FND (Front National pour le Développement). Est-ce que votre parti était candidat aux élections locales tenues le 04 février dernier ? Quel est votre constat sur ces élections ?

Alhousseyni Makanéra Kaké : mon parti a été candidat dans une alliance de partis politiques. Évidemment, j’étais candidat indépendant compte tenu des circonstances et des réalités du terrain. Je voudrais féliciter le peuple de Guinée parce que ces élections ont eu lieu dans la paix, dans la discipline. Par rapport à nos populations, c’est une satisfaction. Mais, je suis déçu du pouvoir en place, déçu de la CENI. Parce que tous les problèmes que nous avons aujourd’hui, les guinéens sont partis voter dans la tranquillité. Mais, il y a certains individus sans scrupules, qui décident de transformer ce vote, c’est-à-dire voler les uns au profit des autres.

Guineematin.com : est-ce que vous avez des preuves de ce que vous avancez ?

Alhousseyni Makanéra Kaké : il y a beaucoup de preuves. Je commence d’abord par le jour des élections. Il y a eu fraude au niveau des électeurs où il y a eu beaucoup de votes par procuration. Ils ont fait voter abondamment les gens du parti au pouvoir par les procurations, le vote multiple en faveur des militants du parti au pouvoir par rapport aux cartes d’électeurs qui n’ont pas été retirées. Quand nous prenons le cas de Dixinn, plus de 80 procès verbaux ont été subtilisés. La CENI dit que les CACV (Commissions Administratives de Centralisation des Votes) n’ont pas la compétence d’annuler les PV mais qu’elles peuvent les écarter. Mais, annuler ou écarter, c’est que les voix ne sont pas prises en compte avec les résultats… Les dispositions de la loi sont claires. On affiche les résultats au niveau des bureaux de vote  puis les autres institutions ont chacune une copie, que ce soit la CENI, le ministère de l’administration du territoire ou les CACV. Comment peut-on être incapables de déclarer les résultats d’un bureau de vote ? C’est une manière de faire entériner le vol, parce que souvent en Guinée, dès qu’un résultat est donné, vous n’avez plus la chance de revenir sur le vrai résultat. Aujourd’hui, on ne  doit pas confondre les conséquences aux causes. On ne peut plus prendre les guinéens de 2018 comme ceux de 1993 ou 1998. Ça ne marchera pas.

Guineematin.com : qu’est-ce qui  va se passer ? Qu’est-ce que vous de l’opposition vous allez faire ?

Alhousseyni Makanéra Kaké : nous avons demandé la mobilisation totale de tous nos militants à l’intérieur comme à l’extérieur pour défendre les voix que nous avons obtenues. Pas seulement les voix de l’opposition, mais les voix de tous les partis politiques, même ceux alliés au pouvoir et pourquoi pas les voix du RPG. Tout ça, parce que nous sommes pour la justice, nous sommes pour la démocratie.

Guineematin.com : la CENI n’a pas fini de donner tous les résultats mais, il y a des violences enregistrées ça et là. Ça ne vous effraie pas ?

Alhousseyni Makanéra Kaké : non, ça ne m’effraie pas du tout. Pour la simple raison que s’il y a la justice, tout va s’arrêter tout de suite. Pourquoi y ‘a-t-il eu des violences ? C’est que les gens sont au courant au fur et à mesure des tractations qui se passent, des fraudes qui sont entrain d’être entérinées. Il suffit tout simplement à la CENI, à l’administration publique, de corriger leur comportement, pour que tout puisse rentrer en ordre, à l’instant même.

Guineematin.com : pensez-vous que la justice peut corriger ou bien c’est au niveau de la CENI qu’on peut donner les vrais résultats en tenant compte des procès verbaux écartés ?

Alhousseyni Makanéra Kaké : comme on le dit, mieux vaut tard que jamais. Moi je pense qu’on devait plutôt, au niveau des CACV, décompter tous les procès verbaux. Celui qui n’est pas content va au contentieux. Mais, dire à ceux qui n’ont pas la compétence de juger le font déjà, le contentieux dévient la règle, alors qu’il devait être l’exception. Les CACV n’ont pas la compétence d’écarter un procès verbal, elles ne peuvent que lire et reporter. Maintenant, en cas de griefs, on va au contentieux. Le législateur a prévu plusieurs copies, c’est pour ces cas de figure. Mais, j’étais du pouvoir. Beaucoup de magistrats ont été changés au lendemain de la victoire de l’opposition lors des législatives de 2013 à Conakry. Le parti au pouvoir disait à l’époque qu’il a été battu parce que les magistrats qui étaient là sont de l’opposition. Si les mêmes magistrats se comportent comme ça, c’est une déception pour nous.

Guineematin.com : concrètement, est-ce qu’on peut compter sur la CENI pour régler ça ou vous pensez que c’est à la justice qu’il faut recourir ? 

Alhousseyni Makanéra Kaké : ce n’est ni la CENI, ni la justice, c’est le président Alpha Condé. D’abord, le président est investi de la prérogative de faire en sorte que toutes les institutions fonctionnent normalement et régulièrement. Aujourd’hui, on parle de CENI, indépendante. Indépendante par rapport à qui ? Ce qu’Alpha Condé veut, c’est ce que la CENI va faire. Si aujourd’hui Alpha Condé décidait que les vrais résultats soient donnés,  il n’y aurait même pas de retard. C’est difficile de tricher avec ces élections locales. Dès que tu le fais, vous avez des conséquences au niveau de la commune, au niveau du quartier ou du secteur. Donc, avant de transformer ça, on prend beaucoup de précautions. Parce que, un chef de quartier ou de secteur qui est désavoué, si vous dites qu’il a gagné là-bas, vous êtes sûrs que ça ne marchera jamais.

Guineematin.com : comment pourrez-vous dans ce cas vous rendre justice sans qu’il n’y ait des violences, des dégâts matériels et surtout pas de pertes en vies humaines ?

Alhousseyni Makanéra Kaké : nous n’avons ni l’ambition, ni la volonté de nous rendre justice. Mais, nous exigeons la justice. Conformément aux voies légales, nous voulons que celui qui n’a pas été élu, ne soit jamais déclaré maire. C’est là notre mobilisation. Nous allons mettre en place une stratégie à l’interne; et, la population, le gouvernement, la communauté internationale, progressivement chacun va suivre ce que nous avons maintenu. Mais, ce que je vais dire, c’est que cette fois-ci, on ne se laissera pas faire.  Ou c’est maintenant, ou c’est rien.

Guineematin.com : est-ce que vous voulez nous dire que vous avez de très bonnes stratégies et qu’il n’y aura pas de manifestation et de violences ?

Alhousseyni Makanéra Kaké : je n’ai pas dit, c’est vous qui avez dit qu’il n’y aura pas de manifestations. Moi, je vous dis que nous avons notre stratégie et nous ferons en sorte que les voix des guinéens soient décomptées pour les gens pour lesquels ils ont voté.

Guinematin.com : monsieur Khalifa Gassama Diaby a effectué une visite dans les assemblées générales du RPG et de l’UFDG samedi dernier. Le ministre de l’Unité nationale a délivré un message dans lequel il dit halte aux propos ethnocentriques et racistes, aux appels à la violence. Est-ce que ça vous effraie ?  Est-ce que vous vous êtes sentis visé ?

Alhousseyni Makanéra Kaké : oui, je me suis senti visé. Tous les guinéens épris de justice se sont sentis visés. De telles déclarations étaient vicieuses et par le fond et par la forme. Je vais vous dire, l’esprit de ce discours était de faire accepter le statuquo. Allez dire aux voleurs, ne bougez pas ; et puis, allez vers les volés, pour leur dire ne bougez pas. Ça donne l’image de quelqu’un qui vous terrasse, qui est assis sur votre ventre et qui vous dit, faisons la paix. C’est de cette paix que Khalifa voulait. Mais, on sait qu’il ne peut même pas avoir son budget pour le ministère de l’Unité nationale et de le Citoyenneté. Il a pleuré ici devant tout le monde. On a cru même qu’il allait démissionner. C’est un scénario écrit par Alpha Condé. Il voulait faire de nous de l’opposition, les acteurs de ce scénario. Ça ne marchera pas.

Guinematin.com : cette initiative de Gassama a été pourtant bien accueillie par le ministre Koutoubou Moustapha Sanoh

Alhousseyni Makanéra Kaké : c’est ce qui m’a beaucoup plus déçu, c’est cette réaction de monsieur Koutoubou Moustapha Sanoh, ministre conseiller diplomatique d’Alpha Condé. Eux qui se disent professeur en Guinée, ils nous ont créé  des problèmes. Parce que, la plupart de ces professeurs n’ont même pas le niveau de ceux qui ont une licence en Guinée. Ça c’est excessivement grave. Koutoubou en personne je le connais. Quand vous prenez Koutoubou, il a trahi les gens par rapport à sa profession, par rapport à son niveau et à sa conviction. Quand j’ai vue son CV kilométrique, qui peut faire un livre, le pauvre ne savait même pas que le N’ko n’est pas une langue, mais un alphabet. Il prétend parler quatre langues internationales : Français, Anglais, Arabe et N’ko. Sur sa  conviction, il se dit convaincu dans le combat qu’il mène pour la démocratie. Si c’était vrai, on n serait parti pour le chercher et le mettre dans un gouvernement. Celui qui l’a amené au gouvernement, le capitaine Dadis, est aujourd’hui en exil forcé. Koutoubou qui dit que nous sommes opportunistes, a-t-il levé le petit doigt pour aller demander le retour du capitaine Dadis. Il ne l’a pas fait. Il était dans le gouvernement de Komara. Alpha est venu, il est dans le gouvernement. Débarqué de là, il va voir Cellou Dalein Diallo. Je ne vous dirai pas ce qu’il a dit à Cellou. Il est parti voir Cellou Dalein, je le précise et je l’assume. C’était pour faire croire à Alpha Condé qu’il avait  changé de camp et qu’il a rejoint l’opposition. C’est comme ça que Koutoubou a été nommé conseiller diplomatique d’Alpha Condé. Ça, c’est sur le plan de son comportement. C’est pour vous dire que « tôle n’est pas tôle », ou que toit ce qui brille n’est pas de l’or. Pendant que, pendant l’épidémie d’Ebola, on se sacrifiait pour aller à l’intérieur du pays, le monsieur prenait de l’argent pour aller acheter, à des prix cinq fois plus élevés,  des thermo-flash, pour lui permettre de détourner l’argent. Ce que je dis, vous pouvez le vérifier. Le ministre de la santé est parti dire au président Alpha Condé qui m’a dit que Koutoubou est un bandit et qu’il va rembourser l’argent là. Mais, trois jours après, j’entends sur les grandes gueules, que 8 milliards ont été détournés par mon épouse, qui n’a jamais travaillé avec le gouvernement, qui n’a même pas une ONG, qui n’a jamais eu un marché avec ceux qui étaient dans la riposte à Ebola. Il a également eu des problèmes  dans le choix des bourses pour la Chine pour les journalistes et l’achat de camions qu’il a envoyés à Boké dans les sociétés minières. Il devrait plutôt venir s’expliquer sur ça que de dire que quelqu’un est opportuniste. Moi, je ne ma bats pas pour moi, ou pour Cellou Dalein, je me bats pour la justice. Je me bats pour la Guinée. Le pouvoir d’Alpha Condé, il ne l’a pas eu sur un plateau d’argent. C’est la lutte, certains ont perdu la vie, d’autres ont été blessés et vont porter les stigmates pour toute leur vie. Je voudrais lancer un appel aux guinéens. Ne suivez pas les gens de ce qu’ils disent d’eux. C’est ce qui nous trompe. Souvent, on a des gens qui ne cherchent que du bon côté. Ces gens là ne peuvent pas aider autrui à aller de l’avant.  Mais, quand j’ai vu Koutoubou féliciter Gassama dans les médias, je me suis demandé s’il fallait en rire ou en pleurer. Vous savez, la parole vous est donnée pour qu’on mesure l’étendue de votre ignorance. Quand je prends le discours de Gassama, il «je, je ». Il parle en tant que membre du gouvernement ou en tant que  Gassama ? S’il dit « je », il n’a aucune qualité de pouvoir traduire quelqu’un ou faire la saisine de la Cour Pénale Internationale. Pour l’information de Koutoubou Sanoh, il y a trois voies pour une saisine de la CPI. Soit l’Etat saisie la Cour pour les crimes commis sur son territoire, soit c’est le Conseil de Sécurité des Nations Unies, ou alors le Procureur. Je me demande en qualité de qui, Gassama va saisir la Cour Pénale Internationale. Mais, il faut être un  Koutoubou pour être heureux quand un ministre fait ce genre de déclarations. Là où je trouve que Koutoubou n’a rien dans la tête, si je suis conseiller diplomatique du président de la République, un ministre fait de telles déclarations, je chercherais à cacher ce passage, parce que ça veut dire que les institutions guinéennes sont incompétentes ou qu’elles n’existent même pas. La compétence de la Cour Pénale Internationale est subsidiaire. C’est les Etats défaillants, qui sont incapables de prendre leurs responsabilités les plus élémentaires pour juger les criminels, qui font recours à la Cour Pénale Internationale….

A suivre !

La rédaction

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