Mory Sangaré, ministre de l’Education nationale

Dans une lettre ouverte adressée au ministre de l’éducation nationale, monsieur Maxime Kolié, enseignant de son état, fait son constat sur le système éducatif guinéen et apporte des propositions concrètes. A moins d’un mois de l’ouverture des classes, Guineematin.com vous propose ce regard d’un acteur du système qu’il souhaite voir changer ou tout au moins s’améliorer…

A l’attention de Monsieur le Ministre de l’Enseignement Pré-Universitaire et de l’Alphabétisation MEPU-A

Objet : Regard sur le système éducatif guinéen

Monsieur,

A la suite des résultats des examens de fin d’année 2018 pratiquement au lendemain de votre nomination à la tête du département, je viens très respectueusement soumettre à votre diligence ma réflexion sur certains aspects de notre système éducatif.

C’est l’expression de ma modeste contribution à la qualification de notre système éducatif en ma qualité de gestionnaire des systèmes éducatifs qui constitue le centre d’intérêt de ce vaste chantier qui vous attend.

En effet, au lendemain des indépendances, l’Etat guinéen a pris en charge la formation et l’éducation des cadres de notre pays à bras le corps. Il y a eu beaucoup d’investissements, de programmes, de méthodes et plusieurs cadres de réflexion sur le système et son avenir. Mais qu’en est-il aujourd’hui?

Les résultats pédagogiques des examens de ces dernières années montrent à suffisance la faiblesse notoire de notre système et de es pratiques.

L’analyse de ces résultats suscite beaucoup de questions auxquelles il est impératif aujourd’hui d’apporter des réponses pour une fois vraies.

  • Quel est le but de notre système pédagogique (maternelle –primaire – secondaire – enseignement professionnel – université) et éducatif ?
  • Qu’entendons-nous par sciences expérimentales – sciences mathématiques – sciences sociales ? et quels en sont leurs objectifs spécifiques ?
  • Que voulons-nous en retour de l’enseignement des différents programmes en vigueur ? Histoire – Chimie – Physique – Géographie – Biologie,
  • Qui sont les formateurs ou les enseignants que l’Etat met à la disposition du système pour la formation des enfants à l’âge d’aller à l’école ? Quel est le profil des élèves-maitres de nos ENI – le profil des professeurs de l’ISSEG ?
  • Quelles infrastructures, quels outils utilisés pour atteindre les buts ?
  • Pourquoi autant de dépenses, d’énergie seulement lors des examens ?
  • En quoi consiste essentiellement le travail de nos instituts, des services centraux ?
  • Quelles sont    les    leçons    tirées    de    l’évaluation    de    nos    activités pédagogique et systémique.
  • Quelle est la qualité de nos produits sur le marché de l’emploi, comment impactent-ils le processus de développement socio-économique ?
  • Pourquoi cette dichotomie entre la formation et les besoins du marché de l’emploi ?
  • Comment gérons-nous la carrière de nos enseignants ?

Ces questions passent en revu un certain nombre d’aspects et de réalités de notre évolution, je voudrais arborer ici ce souci majeur du travail qui vous attend. Et en tant que membre de ce système je voudrais apporter ma part de contribution pour l’édification de notre système. Cette édification à mon humble avis demande le concours de tous, ce qui me donne l’audace d’approfondir ma réflexion.

But du système de formation

Maxime Kolé, enseignant 

C’est l’aspect imminent de ce système. Après chaque cycle, sanctionné par un examen à part la maternelle, quelle est notre attente en matière de compétence dans les apprentissages. A quoi préparons-nous les apprenants, ils doivent être capables de réaliser quoi, d’apporter quoi au changement, au développement ?

Il est vrai que des objectifs pédagogiques sont plus ou moins clairement définis à chaque niveau, mais devons-nous nous limiter qu’à des objectifs pédagogiques ? Je pense qu’il faut que nos élèves de tel niveau soient effectivement capables de monnayer leurs apprentissages en aptitude ou en compétence. Nos apprentissages se prêtent plus à des savoirs et non à des savoir-faire ou à des savoir-être.

Avant les indépendances, les cadres guinéens n’avaient pas besoin de terminer l’université ou même le lycée pour être au service de la nation, ils étaient formés selon les besoins du pays, ils se rendaient ainsi utiles à la nation. Combien d’étudiants ont terminé les études et sont incapables de se trouver un travail décent, un travail qui les honore eux et leurs familles qui les ont supportés ?

Il faut définir clairement les buts de notre système pour permettre aux jeunes de jouer des rôles pour le progrès du pays après leurs cursus. C’est pourquoi les enfants de la forêt préfèrent aller s’occuper de leurs champs de riz ou de l’extraction de l’huile au lieu et en place des études dont on ignore la finalité. De même en Haute Guinée, ils préfèrent la recherche de l’or dans les mines, les enfants du Fouta eux s’attellent au petit commerce et en basse côte, on préfère l’aventure et ainsi s’ouvrent les grandes portes de la Libye ou de la méditerranée.

En réalité les jeunes se demandent s’il est vraiment pertinent ou nécessaire d’aller à l’école pour préparer leur avenir.

L’objectif du programme EPT était qu’en 2015 tous les enfants guinéens à l’âge d’aller à l’école devraient être scolarisés, mais où en sommes-nous aujourd’hui? Combien d’enfants guinéens ne connaissent pas encore le chemin de l’école ?

Les programmes que nous formulons doivent impacter notre positivement notre système.

Il faut donner raison à ceux qui vont à l’école.

Les différents profils au lycée : sciences expérimentales –mathématiques – sociales

Quels buts avons-nous définis pour chaque profil du lycée ?

Pour être plus précis, qu’est-ce que nous attendons de ces élèves après le bac et après l’université ?

Quelle expression de besoins en développement socio-économique nous interpelle l’organisation de ces profils ?

La plupart de nos élèves après le bac ne savent pas où s’orienter dans nos universités parce que rien n’est conçu dans les programmes pour servir d’indices d’orientation, ils restent flottants. Et ainsi la marche à l’aveuglette continue jusqu’à la fin des études supérieures. C’est encore plus accru dans nos universités où il existe une diversité et une pluralité d’options qui ne nous sert pas vraiment : Département de physique nucléaire, de physique atomique, pour ne citer que ceux-là.

Il faut clairement définir ce que nous voulons, ce à quoi nous nous attendons. Ainsi le travail devient plus simple et même agréable, les jeunes iront à l’école en sachant ce qui les attend, ils ne sentiront plus obligés d’être à l’école. Le contenu des différents programmes d’enseignement

Cette autre étape est la suite logique des inquiétudes exprimées plus haut. La question de but.

Si nous voulons d’un enseignement efficace et pertinent, il nous faut de la rigueur et de l’objectivité dans la conception des programmes d’enseignement. Le tout concourt à l’atteinte des buts.

Comme illustration, que voulons-nous obtenir en enseignant un programme d’histoire qui nous parle de l’impérialisme hors de l’Afrique, dans les iles caraïbes, etc. d’un programme de géologie qui nous parle du précambrien et tant d’autres.

Il faut arrêter le copier-coller aveugle et faire le lien entre les programmes et nos projets de développement, nos projets de société. Il nous faut éviter les abstractions dans la conception des programmes. Comme cela nous n’enseignerons pas pour enseigner, mais parce qu’il y a un but à atteindre.

Les enseignants ont du mal à enseigner les élèves parce qu’en réalité les enfants ne sont pas intéressés par le contenu de nos programmes, ils se demandent souvent quel est l’aboutissement.

Les formateurs – les enseignants

La plupart des enseignants guinéens ne sont pas formés au métier d’enseignant. Une fois les études supérieures terminées, on cherche à intégrer la fonction publique, l’enseignement est le plus court chemin pour avoir accès à la fonction publique puisque le manque d’enseignants est énorme.

Ce phénomène fait appel à n’importe qui comme enseignant. On me dira que les ENI sont construites pour la formation de nos enseignants du primaire, mais quel est le critère de sélection de ces élèves-maitres ? Vous rencontrez des élèves qui ont échoué plusieurs fois à leur examen (entrée en 7e et BEPC pour ne pas exagérer) qui sont installés dans les ENI comme futurs formateurs. C’est un vrai paradoxe lorsque l’incapable devient le formateur. Il faut une réflexion sérieuse au recrutement des futurs formateurs. Les gens ont compris que la formation n’est pas sérieuse à ce niveau, c’est pourquoi il faut y déposer tous les débarras. Au niveau de l’élémentaire, dans les rapports de formation, il est aberrant de constater que plusieurs enseignants ne sont pas formables. Ceci est déjà une inquiétude en soi, il faut dépasser cette étape si nous voulons d’un enseignement de qualité, pourquoi des enseignants non formables continuent d’exister ? L’Education ne doit pas être une poubelle, c’est un métier qui exige de la technique, de la compétence. On n’est pas condamné à garder un travailleur incapable surtout quand on ne peut plus rien pour lui. C’est un employeur et son employé lié par un contrat, si l’une des parties est incapable d’assumer sa part de contrat, mais le contrat se résilie pour faire face à ceux qui peuvent accomplir la mission. Ceci fait de nous des partisans de la médiocrité alors que nous devons tenir la flamme de l’excellence.

Je suis écœuré de voir les professeurs sortant de l’ISSEG incapables de tenir une classe du collège. Ils sont pourtant le ténor de la formation de nos élèves. Il faut redonner de la vie à cet institut pour faire fonctionner efficacement le secondaire. Il serait aussi intéressant de joindre à la formation disciplinaire une formation administrative pour la gestion de nos écoles, ceux qui ont une formation acceptable disciplinaire n’ont aucune idée de la gestion d’un établissement.

Les enseignants, surtout au niveau secondaire, ne suivent pratiquement aucune formation, ils passent trois mois de vacances sans programme de formation pendant qu’il existe des services de formation continue, des services techniques. Le métier d’enseignant est une science qui s’apprend, donc n’est pas enseignant qui le veut. On pourrait mettre les vacances, les congés à profit pour former les enseignants et sur le plan disciplinaire et sur le plan administratif avec une motivation convenable.

Infrastructures et outils de gestion

Ce n’est pas par un bâton magique que nous pouvons réaliser des exploits, il nous faut des infrastructures adéquates, qui conviennent à nos aspirations et qui nous permettent d’atteindre nos buts. Nous sommes pleins d’initiatives, d’idées, de rêves, mais que nous ne pouvons pas matérialiser par manque d’infrastructures, par manque d’outils convenables. Il est incroyable de nos jours que les gestionnaires des établissements ne puissent pas avoir accès à l’outil informatique par exemple.

La pléthore dans les classes, la charge hebdomadaire de 18 heures des enseignants, la faiblesse du rendement interne et externe des écoles dépendent indéniablement de ce manque criard d’infrastructures et d’outils de travail.

En plus des infrastructures, il faut faire face aux nouvelles méthodes d’enseignement, aux nouveaux outils de gestions des établissements, au développement du leadership dans la vie de l’école.

Des dépenses ‘inutiles’ dans l’organisation des examens

Il est clair que l’évaluation est une des parties essentielles dans l’enseignement. Mais il ne sait à rien de monter des coquilles qui n’apportent rien à l’atteinte des objectifs. Il vaut mieux construire des méthodes solides, des procédures qui valorisent et crédibilisent nos résultats. Cela n’est pas impossible, il faut former des hommes et des femmes dignes de confiance, capable d’adhérer aux idéaux de la politique éducative. Oui c’est difficile, mais il le faut, il faut inculquer des valeurs cardinales pour sentir l’effet de notre travail, sinon c’est de la poudre aux yeux. On ne peut pas prétendre enseigner l’instruction morale et civique, la philosophie morale dans nos écoles et être incapable de mériter confiance. C’est un des paradoxes de notre système.

Il est clair qu’on ne peut pas faire confiance à quelqu’un qui est mal formé. Ainsi chacun devient gendarme de l’autre.

Finalement nous nous attelons à préparer des candidats aux examens et non à la formation des hommes et des femmes destinés au service de leur nation.

La qualité de nos produits : comment impactent-ils le processus de développement socio-économique ?

Nos produits impriment une mauvaise image de l’ensemble des efforts que nous pensons produire. En réalité nos produits reflètent exactement ce manque de but de notre système. Autrement comment expliquer qu’un étudiant qui finit ses études supérieures soit tenu obligé de conduire un taxi-moto pour survivre, un étudiant qui finit en science soit dans l’obligation d’ouvrir un magasin pour sa survie.

Un étudiant qui finit à Gamal après ses études secondaires à Labé est refusé au MEPU-A pour un emploi au profit de celui qui a terminé au Sénégal ou au Maroc, en Côte d’Ivoire ou en Europe. C’est simple à comprendre. Cela dénote la faiblesse notoire de notre système. Nos produits devraient nous convenir et nous servir. Nous devrions en être fiers, mais malheureusement nous fuyons nos propres produits pour ceux des autres, comme un père de famille qui préfère l’enfant d’autrui qu’au sien. Mais pour y parvenir il faut travailler sérieusement et de façon réaliste et professionnelle.

Il y a également une prolifération d’écoles privées. La plupart de ces écoles n’ont pour but que la recherche effrénée de l’argent, elles ne respectent aucune condition requise pour la formation des enfants et ceci sous le regard indifférent de tout le monde. Nous sommes emportés par l’idée de vouloir former tout le monde avec de maigres moyens et finalement nos produits ne sont pas consommables, parce que formés à base du laxisme, de la tricherie et dès fois teintés de coloration politique. Les produits venant de l’extérieur sont solides oui mais ne suffisent pas au décollage socio-économique de notre pays.

La gestion de carrière des enseignants

La fuite des cadres du système éducatif guinéen dépend aussi de la façon dont nous gérons la carrière des enseignants. Un système de progression administrative devrait permettre de récompenser les enseignants qui travaillent, qui se déploient au mieux pour produire un travail de qualité, le travailleur se veut d’être motivé, d’être encouragé. Mais l’enseignant n’est pas valorisé dans ce pays, des hommes et des femmes sont restés en situation de classe depuis qu’ils ont pris la craie jusqu’à leur retraite. Un enseignant muté à Yomou à sa première année de service y a pris sa retraite. Comment voulez-vous que le métier soit attrayant si ceux-là qui fonctionnent n’en ont aucun goût. Lorsque les ressources humaines ne sont pas rationnellement utilisées, la corruption et le laxisme prennent place dans les installations. Cela conduit au marchandage des notes, des diplômes, et l’administration perd ses repères authentiques. Nos examens et nos évaluations ont tout, sauf leur caractère moral et éthique.

Dans ce système, il existe des éternels décideurs, des éternels directeurs, et d’autres condamnés à supporter les décisions. Le métier d’enseignant se dit d’être noble, mais cela ne voudrait pas signifier qu’il ne faudrait pas s’y épanouir, qu’on y est condamné à vivre malheureux, non. En plus d’être noble, il est très contraignant et même très risqué surtout dans un monde où la morale et l’éthique tendent à disparaitre, où l’éducation familiale a perdu sa base, où la drogue et l’alcool prennent racine sous le regard impuissant et indifférent des autorités à tous les niveaux.

Conclusion :

Comme le disait l’autre, on n’a pas besoin d’armes de destruction massive pour brûler un pays, il faut juste anéantir l’éducation et la formation des enfants. Ainsi l’assassin s’habillera en médecin, le criminel portera la tenue militaire, le menteur portera le maillot de politicien, le voleur se déguisera en commerçant ou en administrateur parce qu’en réalité ils n’auront rien appris ou ils auront mal appris au point de faire tout à l’envers.

Notre système est comparable à un voyageur qui ne sait pas où il va pendant que l’Etat Guinéen fournit des efforts et dépenses incommensurables inutiles dans l’éducation des enfants puisqu’aucun but n’est atteint.

Il s’est engagé dans la formation de ses enfants depuis le lendemain des indépendances, mais aujourd’hui les retombées de cet engagement peinent à porter fruit. Comment comprendre que l’Etat prenne en charge un enfant de la 1ère année de l’école primaire jusqu’à la fin de ses études en construisant les écoles, en les équipant et en prenant en charge les enseignants et par la suite abandonner le jeune à la fin de son cursus scolaire et académique parce qu’il n’est pas à mesure de participer en retour au développement de ce pays.

Cela se situe simplement dans la façon dont l’Etat l’a formé. Avec quel enseignant, quelles infrastructures, quelles méthodes pour quel but ?

Il faut une réelle refondation de notre système éducatif en commençant par redéfinir les buts et les objectifs et les recadrer dans le contexte de développement socio- économique de la Guinée.

Il importe aujourd’hui de reformuler, de réorienter et de recadrer l’ensemble de nos ressources  pour  obtenir  des  résultats  palpables  et  essayer au mieux d’adhérer l’ensemble des acteurs du système, car c’est l’avenir de cette nation qui en dépend. Des hommes et des femmes existent, les moyens matériels et les infrastructures, on peut  les trouver ; ce qui nous manque c’est cette révision rétrospective de notre évolution sombre, c’est la reconnaissance que nous nous sommes mentis, que nous avons trahi les fils de ce pays, de cette nation. C’est aussi ce manque de vision, cette envie de nous relever et de nous tenir debout, de rompre avec cette pratique et de donner raison à l’avenir, à la fierté d’être acteurs d’un bel avenir.

Je vous remercie

Maxime KOLIE Enseignant à Labé, République de Guinée

Tél. : 622990612/655801230

Email : kolie_maxime@yahoo.fr / maxloiwolo@gmail.com

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