La Guinée compte de nos jours plusieurs dizaines d’élèves et d’étudiants déficients visuels. Malgré leur handicap et des conditions d’apprentissage parfois difficiles, ces personnes étudient et arrivent à décrocher des diplômes de fin d’études supérieures. Elles ont toutes un rêve, celui de décrocher un bon emploi à la fin de leur cursus. A travers cet article rédigé en juin 2016, et mis à jour en mai 2017, nous vous amenons au cœur du quotidien des déficients visuels scolarisés dans ce pays d’Afrique occidentale, de l’école primaire à l’université.

Nous sommes à l’école Sogué des aveugles et malvoyants. Située dans l’enceinte de la cité de solidarité, dans la commune de Ratoma en haute banlieue de Conakry, cette école spéciale compte 6 salles de classe, deux latrines et un bureau. En 2017, elle a accueilli 40 élèves. Pour la plupart des déficients visuels scolarisés en Guinée, c’est ici que commence les études. « Notre école est un centre de formation spécial qui a vu le jour en 2002 avec un effectif de cinquante élèves. Elle est le fruit d’une collaboration bilatérale entre le Luxembourg et la Guinée à travers le ministère de l’action sociale, de la promotion féminine et de l’enfance », explique Sécouba CAMARA le Directeur.
Leçon d’arithmétique en troisième année de l’école primaire. Dans cette classe, Bacary SISSOCO le maître est aussi non voyant. Pour bien expliquer la leçon à ses six élèves, il s’approche d’eux à tour de rôle et il se sert du toucher qui selon lui est la meilleure méthode d’enseignement chez les déficients visuels.

A l’instar d’une frange importante de personnes porteuses de handicap visuel dans le monde, les écoliers du centre Sogué lisent, écrivent et comptent avec l’alphabet braille. Bacary SISSOCO parle ici des spécificités de cette forme d’écriture. « Le braille se lit avec deux doigts. Le premier qui généralement est de la main droite aide le lecteur à déchiffrer les différentes lettres, et le deuxième qui lui est de la main gauche l’aide à se repérer dans le texte. Pour pouvoir lire rapidement, il est recommandé de laisser le doigt gauche au début de la ligne, pendant que le doigt droit parcourt les mots qui se trouvent à cet endroit. Une fois au bout de la ligne, le doigt gauche passe le premier sur la suivante, avant d’être rejoint par le second doigt. Cette méthode permet d’éviter au lecteur de sauter des parties de son texte », conseille cet instituteur qui frise la cinquantaine

Ce système d’enseignement demande un certain nombre d’outils spéciaux parmi lesquels figurent notamment du matériel informatique comme les ordinateurs, les lecteurs d’écran, ou encore les machines à lire. Mais dans cet établissement, en raison d’un manque de moyens financiers, élèves et instituteurs sont contraints d’utiliser des instruments traditionnels comme les tablettes braille, les poinçons ou les cubarithmes. Au moment où nous nous sommes rendu sur les lieux, l’école ne disposait que d’une machine perkins qui chaque matin faisait le tour des six classes obligeant ainsi les enseignants à adapter leur emploi du temps. Et cette situation est pour de nombreux écoliers, un véritable obstacle pour l’apprentissage. « Il nous arrive parfois d’arriver en classe à 8h et de perdre plus d’une heure parce que tout simplement l’outil dont on a besoin est dans une autre salle de classe », témoigne Salimatou SAVANE, élève de la 3ème année. « Ici », renchérit Fanta SAKO, candidate à l’examen d’entrée au collège, « c’est le premier arrivé qui est le premier servi. Cela a un impact majeur sur notre formation. Moi j’ai un examen national à la fin de l’année scolaire 2016/2017, mais je ne peux malheureusement pas étudier au même rythme que les candidats des établissements normaux, alors que nous aurons les mêmes sujets. Il s’agit là d’une stigmatisation » déplore cette non-voyante qui frise la trentaine.

A l’image des autres écoles du pays, le centre Sogué enseigne un programme élaboré par le ministère de l’Enseignement Pré-universitaire selon Sékouba CAMARA le Directeur. « Dès leur première année ici les élève sont initiés à l’écriture, à la lecture et au langage parlé. Au fur et à mesure qu’ils avancent, d’autres disciplines s’ajoutent conformément au programme de la république », confie ce fonctionnaire.

Le 20 juin 2016, l’école Sogué avait présenté trois candidats à l’examen d’entrée au collège, mais seul un parmi eux était parvenu à décrocher le précieux sésame. Les élèves que nous avons rencontrés imputent cet échec à un manque de soutien de la part du gouvernement guinéen. Cependant, le directeur de l’établissement rétorque que des dispositions sont prises chaque année pour porter assistance aux postulants à l’examen. Et pourtant, malgré les mesures d’accompagnement dont parle Sékouba CAMARA, cette année le centre Sogué n’a eu qu’une seule candidate aux examens de fin d’année car les élèves qui ont échoués en 2016 ont opté pour l’abandon face à ce qu’ils qualifient d’inertie des autorités en charge de l’éducation locale.

Les élèves déficients visuels et le système d’intégration

Une fois le cap du certificat d’étude primaire (CEP) franchi, les élèves du centre Sogué transfèrent dans des écoles dites intégratrices. Le système d’intégration vient des Etas Unis d’Amérique explique Lansana CONDE, responsable en charge de ce domaine au département de l’action sociale. Il visait principalement à rendre les élèves handicapés visuels autonomes au terme de leurs études élémentaires. « La mise en place de ce système à la fin des années 90 avait pour but d’aider les élèves porteurs de déficience visuelle à suivre des cours avec des enfants voyants dans la même salle de classe, avec le même professeur et dans des conditions identiques. L’autre objectif était leur intégration dans la société, gage certain de leur autonomie ».

A quelques kilomètres du centre Sogué, se trouve l’école la Source. Après le CEP, plusieurs handicapés visuels poursuivent leur formation dans cet établissement. En 2016, parmi les candidats, de ce temple du savoir au baccalauréat figuraient deux non voyantes. Pour Fatoumata Djaraye DIALLO et Aïssatou BAH les débuts dans cette école n’ont pas été rose. Mais avec l’appui de leurs camarades, elles ont pu s’intégrer. « A mon arrivée dans cette école raconte la première, je ne connaissais personne. Je venais alors de passer d’un établissement de 37 élèves, à un autre de plus de 2000 élèves. Tous les professeurs se demandaient comment ils allaient pouvoir travailler avec nous parce qu’ils n’avaient pas eu affaire à des élèves non-voyants. Il nous a fallu du temps pour nous habituer à ce nouvel environnement, mais aujourd’hui en ce qui me concerne, tout se passe à merveille », faisait remarquer la lycéenne avec un large sourire. Même son de cloche chez sa camarade.

A en croire les professeurs qui dispensent des cours à la Source, l’intégration de ces élèves se passe sans difficultés. Pour faciliter l’apprentissage des déficients visuels, Moussa CAMARA, chargé du cours de géographie en terminale sciences sociales a décidé d’adapter sa façon d’enseigner. « Quand j’écris les leçons au tableau, je les dicte simultanément aux deux élèves non-voyantes qui sont dans ma classe. Ainsi, elles aussi peuvent noter comme les autres. Et à la fin de chaque évaluation poursuit ce professeur, l’école fait appel à des enseignants du centre Sogué qui viennent pour transcrire les copies qui sont en braille pour qu’on puisse les corriger. C’est cette méthode qui est appliquée par tous les chargés de cours à l’école La Source », rassure cet encadrant.

Cependant, Mamadou Bobo BARRY, élève de la dixième année à l’école moderne de Guinée, n’est pas d’accord avec l’affirmation selon laquelle tout se passe bien pour les handicapés visuels dans les écoles intégratrices. Ce collégien regrette le fait que ses professeurs n’aient pas de connaissances de l’alphabet braille. Pour lui, cette situation est à l’origine de nombreux retards dans la correction de ses copies après les examens. « A l’issue de chaque épreuve, il faut qu’un enseignant de l’école Sogué vienne transcrire les copies en noir. Mais ces enseignants ne sont pas toujours disponibles, ou parfois ils ne sont pas payés à la fin de leur prestation, et ils refusent de revenir », souligne cet interlocuteur. « Dans de tels cas de figure, nous sommes obligés d’attendre que les professeurs corrigent les copies de nos camarades voyants, pour leur lire les nôtres. Cela est un double stress », s’indigne cet adolescent.

Autres difficultés rencontrées par ces élèves, le retard du paiement de leur frais de scolarité. En raison de l’effectif pléthorique enregistré dans les écoles publiques guinéennes, (environ 70 personnes par classe) nombreux sont les déficients visuels qui optent pour l’enseignement privé en vue de faciliter leur intégration au collège. Mais ils se retrouvent généralement très vite confrontés au coût élevé des études dans le privé. C’est ainsi qu’un nombre important d’écoliers se tourne vers des associations pour payer leur formation. Environ une dizaine de déficients visuels est prise en charge par l’ONG Guinée Solidarité.

Pour bénéficier du soutien de cette organisation, les personnes appartenant à cette couche sociale doivent répondre à plusieurs critères précise George Sagna NIENG, membre de l’ONG.

Il faut notamment que le demandeur de la bourse soit titulaire d’un certificat d’étude primaire, et qu’il ait de bonnes notes. Tous les dossiers de demande de prise en charge sont examinés dans un premier temps par l’antenne locale de Guinée solidarité, avant d’être transmis aux partenaires de l’ONG disséminés dans plusieurs villes françaises. Si la requête est validée, la structure se charge de trouver un parrain au demandeur qui peut alors recevoir jusqu’à 550 000 francs guinéens par mois.

Seul problème avec ce parrainage, la lenteur de la procédure. Conséquence, les administrateurs des écoles intégratrices ont du mal à percevoir leur argent. « Parfois, nous faisons plus de trois mois sans être payés », nous a confié le Directeur général de l’école moderne de Guinée Salifou SYLLA. De l’avis de plusieurs de ces handicapés, l’Etat guinéen devrait prendre en charge leur frais de scolarité. Le Directeur national de la protection et de la promotion sociale Moussa TRAORE rétorque que les personnes porteuses de handicap devraient chercher à être plus autonomes. Il soutient que le gouvernement ne paie pas les études des autres enfants scolarisés dans le privé, il n’y a donc aucune raison qu’il paie celles des déficients visuels.

George Sagna NIENG de Guinée Solidarité pointe quant à lui un doigt accusateur sur les parents d’élèves qui à son avis ne soutiennent pas leurs enfants jusqu’au bout.

Les déficients visuels après le Bac

Les universités guinéennes accueillaient en 2016 six déficients visuels selon le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Parmi ces étudiants, quatre suivaient un cursus en journalisme. C’est le cas de Bemba SYLLA, étudiant en quatrième année de licence presse écrite à l’Institut Supérieur de l’Information et de la Communication de Kountia. La principale préoccupation de ce non voyant qui frise la trentaine est comment obtenir un bon emploi. « Trouver un travail pour un non-voyant relève d’un véritable parcours du combattant en Guinée », fait remarquer ce journaliste en herbe. Poursuivant, il déclare : « un nombre important de mes ainés ont reçu leur diplôme de fin d’étude depuis des années, mais leur quête de travail est jusqu’à présent sanctionnée par un échec. Cela ne me donne pas d’espoir ».

Bacary MANSARE est titulaire d’un master en droit des affaires depuis 2009, et d’un diplôme en langue anglaise. Mais même avec ses diplômes, il ne parvenait pas à décrocher un emploi jusqu’à l’année dernière. Il parlait alors d’un manque de volonté politique. « La Guinée a ratifié la convention 159 de l’organisation des nations unies relative à l’insertion professionnelle des personnes handicapées, mais l’application de ce texte par les acteurs de l’administration publique fait défaut. Moi, c’est donc l’Etat que j’accuse, car des pays voisins comme le Sénégal arrivent à mieux gérer le problème du handicap avec pratiquement les mêmes ressources financières. Dans ces pays les personnes handicapées en général, et les déficients visuels en particulier travaillent, pendant qu’ici la plupart des personnes de cette couche sociale vivent de la mendicité. C’est vraiment dommage », regrette ce diplômé.

Malgré cette situation, ces personnes restent optimistes. Elles rêvent de décrocher de bons emplois et de ne plus dépendre de la charité. Elles demandent aux autorités guinéennes de prendre des dispositions pour leur faciliter la tâche.

Notez que depuis la réalisation de ce reportage, Bacary MANSARE et une demie dizaine de handicapés visuels ont été intégrés à la fonction public. Fanta SAKO a quant à elle décroché son examen, et le directeur de l’école Sogué des aveugles et mal-voyants Sécouba CAMARA a été remplacé par Delphine Senya ZOUMANIGUI, une ancienne enseignante de l’établissement.

Aboubacar Somah BOKOUM, étudiant en communication des organisations à l’université lumière Lyon 2

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