Dans l’après-midi d’hier, jeudi 15 mars 2018, la justice guinéenne a invité la presse nationale et internationale pour présenter une déclaration et surtout rendre public des images d’un militant de l’UFDG, le principal parti de l’opposition guinéenne, qui a été arrêté quelques jours avant la manifestation du mercredi dernier.

Une manifestation qui a été réprimée dans le sang, faisant un bilan très lourd avec des tirs à balles réelles sur plusieurs jeunes opposants, emportant la vie de trois d’entre eux : Boubacar Barry, 26 ans ; Mamadou Baïlo Diallo, 22 ans ; et, Mamadou Saïdou Diallo, 25 ans… 

La justice guinéenne a-t-elle rassuré ?

Dans sa déclaration, le Procureur de la République près le tribunal de première instance de Dixinn, monsieur Sidy Souleymane Ndiaye n’a parlé que très superficiellement des meurtres du mercredi où les témoins et proches des victimes accusent des agents de la gendarmerie de Wanindra. Concernant le cas du jeune Boubacar Barry (26 ans), qu’on dit être un leader local des jeunes opposants, on raconte que son meurtrier s’est agenouillé, l’a bien visé pour lui tirer dessus. Et, pour ce qui est de Mamadou Baïlo Diallo (22 ans), il suffit de voir l’image de son nez déchiqueté par une balle pour comprendre que son assassin n’était pas loin…

Le parti de Cellou Dalein a-t-il donné des armes aux jeunes manifestants ?

A bien écouter les explications du procureur en présentant Boubacar Diallo, alias GRENADE (pour des accusations qui remontent à 2016) et surtout regarder les images qui accompagnent sa déclaration, on a l’impression qu’il veut orienter le débat sur une éventuelle implication de l’UFDG dans les tirs à balles réelles sur les manifestants. C’est comme si l’UFDG donnait des armes aux jeunes pour commettre ces crimes. Et, comme on le dit, à l’absence de témoin (ou quand le témoin n’est pas crédible), c’et l’intelligence qui doit nous guider…

Tout d’abord, il importe de rappeler que certains militants de ce parti réclament publiquement à Cellou Dalein Diallo de leur donner des armes pour répondre aux tirs à balles réelles qui ont tué plusieurs dizaines de leurs amis. Depuis 2013, on les entend très clairement se plaindre et faire des réclamations dans les meeting. Il leur arrive même d’interrompre le discours de leur leader par des cris : « Pinka ! Pinka ! Pinka ! » entendez « fusil ! fusil ! fusil », notamment lors des funérailles des victimes. Certains lui disent également, dans la foule, en public et face aux caméras : « si tu ne peux pas nous donner des armes, arrêtes d’appeler à des manifestations parce qu’on va nous tuer et il n’y aura pas de justice », etc.

Mais, si on suppose un temps soit peu que l’UFDG arme (discrètement) ses militants pour commettre des assassinats dans le but d’accuser les forces de l’ordre ou le régime Alpha Condé, comment expliquer que 93 personnes soient tuées (dont 99 pour cent des jeunes militants du même parti) et qu’il n’y ait JAMAIS eu de dénonciation entre eux ? Comment des jeunes peuvent tuer les amis d’autres jeunes dans la même commune, ayant pratiquement la même organisation politique sans décider de viser les membres des forces de sécurité comme les guérillas urbaines le feraient au Brésil ou ailleurs ? Comment peut-on expliquer que des jeunes d’une même commune tuent d’autres jeunes de la même zone, qu’il y ait 5 morts, 10 morts, 16 morts, 25 morts, 31 morts, 45 morts, 62 morts… jusqu’à 93 morts (dont des leaders parmi eux) et qu’il n’y ait JAMAIS eu eu de représailles entre ces jeunes, des dénonciations, etc. Comment expliquer que tous ceux (très nombreux, ayant des responsabilités et des fonctions diverses) qui ont quitté l’UFDG pour le RPG arc-en-ciel n’ont JAMAIS révélé l’achat des armes, les fournisseurs, des intermédiaires et la constitution d’un groupe d’assassins dans leur ancienne formation politique qu’ils combattent désormais avec hargne ?

Bref, à bien écouter les réactions qui ont suivi la publication de cette déclaration, on a l’impression que le procureur de la République n’a pas convaincu. Au contraire, cette sortie avec de telles insinuations, de telles images et interprétations, sans fournir des preuves « irréfutables », la justice risque de renforcer le radicalisme de certains (chaque jour plus nombreux que la veille) qui pensent qu’elle ne se montre pas au service des plus faibles ou même qu’elle n’est pas là pour tous.

Quand des familles ont perdu les leurs, elles ont besoin de réconfort, d’assurance et surtout d’espoir que justice sera faite. Un scénario comme celui d’hier aurait créer des frustrations s’il avait été présenté par la police par exemple ; mais, on aurait pu consoler les sceptiques en leur demandant d’attendre la justice. Et, puisque c’est la justice qui s’est exprimée ainsi, ça devient très préoccupant…

Nouhou Baldé

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