Dans un entretien de près de 30 minutes qu’il a accordé à nos confrères de RFI, le président, français Emmanuel Macron, s’est présenté comme un inconditionnel défenseur de l’Afrique. Se montrer si préoccupé pour le continent noir comme il l’a fait, et à un moment où son pays est confronté à ses pires difficultés depuis la fin de la guerre, est un symbole très fort. Guineematin.com vous propose ici quelques extraits de cet entretien.

L’Afrique est le continent le plus touché par le choc climatique et le changement climatique. Je pense à la Zambie, qui vient d’essuyer l’une des plus grandes sécheresses depuis 1981, les cyclones qui viennent de toucher le Mozambique, l’Afrique de l’Est qui est attaquée par les criquets, les difficultés qu’on connaît dans le lac Tchad et la sécheresse qui continue… Donc on parle d’un continent dont des dizaines de millions d’habitants aujourd’hui vivent dans leur chair ce qu’est le choc climatique.

La pandémie Covid-19

Je ne suis pas catastrophiste, mais je ne veux pas être non plus naïf. Ce virus touche tout le monde. Je ne pense pas qu’il faille collectivement dire qu’un miracle préserverait l’Afrique. En tout cas, si ça pouvait arriver ce serait formidable. Je le souhaite profondément. Mais notre devoir est de tout faire pour aider l’Afrique dans ce contexte.
L’Afrique a une vulnérabilité sanitaire : il y a le VIH, la tuberculose, la malaria… C’est d’ailleurs pour ça qu’on s’est mobilisés à Paris, en octobre dernier, pour le Fonds mondial, pour aider l’Afrique en particulier à se battre contre ces grandes pandémies.

A la question de savoir si on ne risque pas de déshabiller Pierre pour habiller Paul, sachant que ce Fonds est contre le sida, le paludisme et la tuberculose, Emmanuel Macron répond : Non. Vous avez parfaitement raison, il ne s’agit pas de détourner les 14 milliards qu’on a levés, mais de commencer avec quelques centaines de millions pour amorcer les choses.

On veut permettre d’absorber le choc, et donc de mobiliser les autres puissances du G20 pour permettre de monter les capacités et ce dont les systèmes de santé ont besoin. Ce système a besoin de lits et de respirateurs et il faut pouvoir acheter ces matériels. On est en train d’en reproduire pour nos propres systèmes, mais je veux qu’on puisse en produire au-delà pour aussi, ensuite, fournir nos partenaires africains.

Je pense qu’il est très important qu’on ait un peu ce décalage. Mais l’idée, c’est de pouvoir acheter ce matériel, de pouvoir protéger, de pouvoir répondre, et de pouvoir accélérer nos essais cliniques pour un traitement et un vaccin. Et de le faire de manière synchrone. Et je pense que ce qu’on peut réussir, dans le cadre de cette pandémie, c’est ce qu’on n’a jamais réussi à faire et qui est, je crois, essentiel si on veut permettre à l’Afrique de résister et sortir le monde de cette épidémie.

On a, au niveau international, le CEPI [Coalition for Epidemic Preparedness Innovation], lancé par la Norvège et qui fait de la recherche sur les vaccins en la matière. Il y a plusieurs initiatives en cours. On a le GAVI, lancé par la France et le Brésil il y a près de vingt ans, qui sert à diffuser ces innovations et à avancer. Le Gavi et le Fonds mondial doivent travailler ensemble sur cette pandémie, en particulier pour l’Afrique. On a Unitaid, qui sert aussi à favoriser l’accès à la santé, à ses équipements et à beaucoup de choses. On a le Fonds mondial dont on parlait.

Avec tout cela on doit réussir, avec l’OMS, à mettre à la fois une partie des financements et l’expertise qu’on a pour mobiliser les grandes fondations. Je pense à la fondation Gates et à plusieurs autres qui ont mis beaucoup d’argent, de capital politique aussi dans cette affaire, et toutes les ONG… Pour dire ceci : « On avance partout sur les essais cliniques et le traitement. Mais on se met en situation, le jour où on a un traitement, de le rendre accessible au continent africain en même temps qu’il sera accessible chez nous. » Donc pas d’histoires de propriété intellectuelle, pas d’histoires de délais, pas d’histoires de sous : on se met en capacité de le faire.

Et pour le vaccin, pareil ! Pour accélérer le manufacturing du vaccin le jour où on l’a, c’est-à-dire sa production en grande quantité, pour permettre aux pays développés comme aux pays en développement et aux pays pauvres d’y avoir accès dans les meilleurs délais.

Il y a quelques semaines, j’ai lancé une initiative au G20. Nous avons tenu une visioconférence, j’ai utilisé le temps de parole de la France pour dire : « On doit absolument aider l’Afrique à s’en sortir. C’est un devoir moral, humain, pour l’Afrique et pour nous. » Et c’est ce que j’ai ensuite enclenché avec les leaders africains qui étaient là, dans un travail qui est la méthode à laquelle je crois : mobilisation pour l’Afrique et partenariat avec les leaders. Il y a dix jours, j’ai été invité par le président Ramaphosa à une réunion du Bureau africain par téléphone. J’ai pu échanger avec lui et plusieurs dirigeants, les présidents Abiy [Ahmed], [Paul] Kagame, [Macky] Sall, [Ibrahim Boubacar] Keïta, et Moussa Faki [Mahamat, le président de la Commission]. Et nous avons pu discuter des propositions que j’ai voulu faire à ce moment-là. C’est ce plan pour l’Afrique en quatre axes que nous avons bâti avec les leaders africains. On a aujourd’hui tous les leaders européens du G20, ainsi que l’Espagne, le Portugal et quelques autres, qui sont avec nous.

La recherche

Il y a d’éminents épidémiologistes en Afrique, comme on l’a vu lors de la riposte contre Ebola. Malheureusement, il n’y a pas toujours les infrastructures nécessaires. A la question de savoir comment faire en sorte que tout soit connecté, Emmanuel Macron dit qu’il y a en effet beaucoup d’instituts de recherche français et internationaux. Le Pr Raoult travaille lui-même à l’IHU de Marseille, avec beaucoup de partenaires en Afrique, et qui me disait combien il était frappé de l’excellence de plusieurs centres, et de la qualité à la fois des chercheurs et des infrastructures. Il a travaillé avec l’IRD [Institut de recherche pour le développement], à Dakar.

Il y a aussi l’institut Pasteur, qui a une présence forte en Afrique. L’idée, c’est qu’on puisse articuler un réseau de compétences, d’expertises, qui permette à la fois de mutualiser le savoir entre ce que l’Asie, l’Europe et les États-Unis ont vécu, pour que très vite, ça se diffuse dans la communauté académique, de recherche, mais aussi de cliniques en Afrique. De permettre les échanges accélérés entre les pays, et c’est aussi pour ça que l’Union africaine a un rôle clef : elle est en quelque sorte ce qui va permettre d’étayer ce réseau. L’idée, c’est vraiment de créer ce réseau d’excellence africain, de centres d’expertise, pour le contrôle, la prévention des grandes pandémies telles qu’on est en train d’en vivre, et de créer une grande coalition pour la prévention de ces pandémies, et de s’assurer que les réseaux qui parfois, sont séparés les uns des autres, se mettent à travailler ensemble.

Concernant la dette de l’Afrique

En 2012 l’Afrique avait une dette sur PIB qui est de 30%. Aujourd’hui, elle est de 95%. Elle doit rembourser quelque 365 milliards de dollars à ses créanciers. A la question de savoir comment convaincre ces créanciers, publics mais aussi privés, chinois, européens, américains, de renoncer à une telle somme ? M. Macron dit : Quand on regarde comment toutes les économies développées ont répondu à la crise, on a fait deux choses : un choc de politique monétaire et un choc de politique budgétaire. Les banques centrales, la banque d’Angleterre, la Fed, la BCE, ont eu une politique monétaire massive au mois de mars, sans précédent en termes de rapidité. Et ensuite, une réponse budgétaire, que les gouvernements sont en train de prendre.

Dans ce contexte, il n’y a pas d’équivalent monétaire sur le continent africain, et c’est la double peine : il n’y a pas la possibilité de faire cette création monétaire et ce mouvement justement nécessaire aux économies. En plus, on assiste, dans ces pays qui étaient en train d’émerger, à une fuite des capitaux qui accroît leurs difficultés. La réponse, l’équivalence, c’est ce que le FMI fait avec les bonds de tirage spéciaux. C’est l’objectif des 500 milliards qu’on doit réussir à pousser et à allouer le maximum qu’on peut. C’est le premier pilier.

Sur le plan budgétaire, il passe par le sujet du service de la dette. Chaque année, un tiers de ce que l’Afrique exporte sur le plan commercial sert à servir sa dette. C’est fou ! Et on a accru ce problème ces dernières années. Je souhaite qu’on apporte une réponse la plus forte possible sur ce sujet, parce qu’il n’est pas soutenable. Je l’ai dit hier aux Français : je suis favorable à une initiative d’annulation de dette massive, c’est le seul moyen d’y arriver.
Il y a quatre représentants spéciaux qui ont été mandatés par l’Union africaine. Ils ont fait des propositions que j’ai souhaité qu’on reprenne. Ils ont beaucoup travaillé. Ils disent : « L’annulation, on n’y arrivera pas tout de suite. » Mais le moratoire, oui. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’on ne rembourse plus les intérêts. Vous nous laissez de l’oxygène. On étale cette dette, et on peut peut-être mettre tout le monde d’accord autour de cette idée.
Mercredi soir, le G20 finance doit acter, je touche du bois, en tout cas on y a mis tout notre capital politique, de ce moratoire sur les dettes à l’égard de l’Afrique. Moratoire qui touche les membres du club de Paris, mais aussi la Chine, la Russie, l’ensemble des économies du Golfe, et les grands bailleurs multilatéraux. C’est une première mondiale. Ça veut dire que le temps de la crise, on laisse les économies africaines respirer et ne pas servir les intérêts de la dette. C’est une étape indispensable, et je pense que c’est une formidable avancée.

De la polémique sur l’expérimentation d’un vaccin en Afrique

Je ne suis pas pour l’afro-pessimisme. Les intellectuels Africains qui ont publié une tribune dans Jeune Afrique ont parfaitement raison. Je l’ai dit à Ouagadougou, en novembre 2017 : je crois très profondément dans l’Afrique, dans la jeunesse africaine, dans les capacités de l’Afrique. Et je pense que le destin de la France dans le siècle qui s’ouvre, ma génération comme les leaders qui viendront, et les autres générations de dirigeants économiques, intellectuels, politiques, français et européens, c’est plutôt d’être des partenaires, d’aider les Africains à réussir, qu’en effet de leur expliquer les choses. Et donc je comprends très bien l’état d’esprit de cette tribune, et je la partage.
Je partage l’idée qu’il ne faut pas tomber dans le catastrophisme parce que je crois profondément que l’Afrique a la force morale et la résilience pour résister au virus. Simplement, elle a aussi des difficultés propres, et on doit l’aider à les surmonter, par partenariat.

Je veux vraiment avoir un message d’amitié d’abord pour tous nos amis d’Afrique. Je le dis aussi, parce que vous l’avez évoqué : il ne faut pas avoir de catastrophisme. Et je veux le dire aussi parce que j’ai été frappé, comme vous, par des propos inconséquents qui ont été tenus par certains chercheurs français et ont blessé, à juste titre, nos amis africains. Et je veux ici les condamner avec beaucoup de force, et dire que la France n’a jamais considéré que l’Afrique était un lieu d’expérimentation de la médecine.

Ce qui est en France à l’essai clinique, chez mes amis, doit rester à l’essai clinique, et pas au niveau du traitement répandu. Je veux donc avoir ce message d’amitié et d’excuses, et je veux, à l’égard de tous nos compatriotes qui vivent à travers l’Afrique, avoir le même message d’amitié à l’égard aussi de tous vos collègues qui font ce beau métier d’informer.

Une synthèse de Habib Yembering Diallo pour Guineemaitn.com

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