Mme Sény Tonamou, présidente des femmes du Bloc Libéral

Même si la célébration du 8 mars a été reportée pour cause de Covid-19 en Guinée, cette journée internationale des droits des femmes ne passe pas sous silence. A cette occasion, plusieurs voix s’élèvent pour interpeller les décideurs sur les difficiles conditions de vie des femmes guinéennes. C’est dans ce cadre Mme Sény Tonamou, la présidente des femmes du Bloc Libéral, a accordé un entretien à Guineematin.com à l’occasion de cette fête des femmes. L’opposante a fait un plaidoyer à l’endroit des autorités en faveur de l’émancipation des femmes qui représentent plus de 52% de la population guinéenne.

Décryptage !

Guineematin.com : quel est votre regard aujourd’hui sur les conditions de vie de la femme guinéenne ?

Sény Tonamou : Cette journée qui est consacrée à la femme doit permettre de faire un diagnostic pour voir quelles sont les conditions de la femme dans le monde. Ce n’est pas une journée de célébration de mamaya, mais une journée de réflexion pour trouver des voies et moyens pouvant permettre d’améliorer les conditions de vie des femmes. Parce qu’il faut réellement examiner les conditions de vie afin de voir qu’est-ce qui a été marché et qu’est-ce qu’il faut améliorer. Maintenant, concernant la femme guinéenne, je dirais que les conditions de vie de la femme guinéenne sont déplorables.

Parce que la femme guinéenne souffre plus que les autres de la sous-région. Aujourd’hui en Guinée, les femmes sont les premières à se lever pour aller dans les marchés. Parce que la responsabilité familiale est sur les épaules de la femme. Car, les hommes fuient constamment leurs responsabilités. Et, la femme, en tant que mère, elle ne peut pas croiser les bras et oublier ses enfants. Donc, malgré ses conditions difficiles, elle est obligée de se lever très tôt pour aller au marché et chercher de quoi faire vivre ses enfants. Celles qui ont la chance d’être dans le gouvernement ne sont pas nombreuses. Et puis, vous verrez qu’elles sont à des postes de responsabilités où elles ne peuvent pas prendre des décisions.

Donc, ces femmes sont là-bas pour subir et non pour décider. C’est la même chose pour celles qui viennent dans les partis politiques. Les femmes sont dans ces partis pour simplement chercher quoi manger. En tout cas, rares sont celles qui s’engagent réellement. Et, celles qui sont engagées sont souvent violentées par des hommes, elles n’arrivent pas à prendre des décisions. C’est pourquoi, cette année, il faut la journée du 8 mars soit un moyen de réflexion pour les femmes. C’est elles-mêmes qui doivent prendre l’initiative de réfléchir sur leurs conditions de vie et prendre des décisions qui peuvent les amener à changer certaines choses sur leur vie.

Guineematin.com : voulez-vous dire que les femmes ont quasiment pris la place des hommes dans nos familles ?

Sény Tonamou : juste pour vous illustrer cela, sortez à partir de 3 heures et venez au marché de Matoto. Vous verrez la réalité de vos yeux. Aujourd’hui les hommes se battent pour des postes de responsabilité, mais tout ce qu’il gagne n’est pas destiné à la famille. Les hommes orientent très souvent ce qu’ils gagnent vers leur vie personnelle. Aujourd’hui les femmes sont majoritaires en Guinée, mais elles sont les plus pauvres. Nous sommes malheureuses, surtout dans les foyers. Parce qu’il faut se dire la vérité, la plus part des femmes sont malheureuses dans leurs foyers. Les femmes n’ont vraiment pas la paix du cœur dans les foyers, elles n’ont pas la joie.

Guineematin.com : même si vous, vous êtes présidente du conseil national des femmes d’une importante formation politique, le constat révèle que les femmes ont encore du mal à sortir la tête de l’eau dans la sphère politique. Selon vous, qu’est-ce qui empêche aujourd’hui les femmes à s’émanciper dans ce milieu ?

Sény Tonamou : les femmes ont du mal parce qu’elles sont encore sous le poids des pesanteurs culturels de la société qui inculquent la soumission de la femme à l’homme. Donc, du moment où les femmes ont cette idée en tête, même quand elles sortent, elles ont du mal à hausser le ton. Mais, il y a une deuxième chose qu’il faut souligner ici. Les femmes n’ont pas confiance en elles-mêmes, elles ne savent pas le potentiel qu’elles portent en elles. Il y a aussi une part de responsabilité des autorités et des leaders politiques, mais les femmes ont également une part de responsabilité.

Parce que les hommes pensent influencer avec la parole, mais c’est aux femmes de se mettre en tête qu’elles peuvent influencer les décisions des hommes. Moi par exemple, cette année j’ai réussi à envoyer cinq femmes de mon bureau au niveau national lors du congrès de notre parti. C’est une lutte qui n’était pas facile, mais quand tu lutte avec des gens qui sont compréhensifs, ça peut marcher. De passage je vais remercier mon président Dr Faya Millimouno qui est un féministe, il fait la promotion de la femme.

La preuve est qu’aux élections communales de 2018, il a cherché les femmes pour les mettre tête de liste. Mais, nous les femmes, nous avons fui. C’est une seule qui a osé d’accepter d’être tête de liste ; et, aujourd’hui, elle est conseillère à la commune de Matoto. Donc, nous (les femmes) mêmes on a peur, parce qu’il y a certaines choses socioculturelles qui jouent sur nous et qui nous empêchent de voir en nous tout notre potentiel.

Guineematin.com : qu’est-ce qu’il faut aujourd’hui pour changer la donne et rehausser le niveau de représentativité des femmes au niveau des organes de décision des partis politiques en particulier et dans la société guinéenne en général ?

Sény Tonamou : il y a trois niveaux que moi je peux interpeller. D’abord au niveau national, il faut que le gouvernement guinéen fasse la promotion de la femme. Parce que nous avons besoin de repère. Si les femmes à la base ont des références, ça peut être une source de motivation pour elles de s’engager en politique. Parce que tu ne peux pas être ministre quelque part si tu n’as pas les compétences, tu ne peux pas être députés si tu n’es dans un parti politique. Il faut que l’Etat fasse la promotion des femmes qui ont beaucoup avancé dans la lutte. Egalement, les partis politiques doivent accepter les femmes à la base, accepté de les former pour qu’à travers leur engagement elles puissent accéder à un poste de responsabilité.

Donc, dans les partis politiques, il faut qu’il y ait des lois dans le statut et règlement qui font la promotion de la femme. Mais, il faut que la femme se mette dans la tête qu’elle est capable. Parce que si elle est capable de sortir à 3 heures ou 4 heures pour aller au marché, il faut qu’elle se met en tête qu’elle est capable de franchir certaines étapes en politique. Il ne faut pas qu’elle se mette en tête qu’elle sera dorlotée en politique, parce que ça ne sera pas le cas.
Elle doit savoir qu’elle sera critiquée, agressée, violentée et ce qui peut l’aider à surmonter les obstacles. Même dans son propre foyer, qu’elle se mette en tête qu’elle aura toujours des problèmes avec son mari, parce que les hommes ne veulent pas voir aujourd’hui leurs femmes dans une lutte qui va les faire émerger. Mais, si la femme a dans la tête qu’elle peut et qu’elle pourra, elle va toujours y arriver. Donc, il faut que la femme prenne ses responsabilités pour elle-même d’abord.

Guineematin.com : quel message avez-vous à l’endroit de toutes les femmes de Guinée, à l’occasion de la célébration de la journée internationale des femmes ?

Sény Tonamou : je demande aux femmes d’avoir confiance en elles-mêmes d’abord. Je dis à toutes les femmes guinéennes qu’elles sont capables, intelligentes et braves. Et, leur bravoure, elles doivent la mettre à la disposition de l’Etat, des partis politiques et partout où elles sont en train de travailler. Elles doivent prouver qu’elles peuvent mieux travailler que les hommes. La journée internationale de la femme n’est pas une journée de célébration de mamayah, mais c’est une journée de réflexion sur les conditions de vie des femmes. Nous au sein du bloc libéral, nous avons toujours pris l’initiative d’aller vers les femmes qui souffre, qui sont dans le besoin et qui ne peuvent pas se manifester leur de cette journée.

Nous faisons toujours des actions humanitaires. Cette année, nous avons décidé de rendre visite à des femmes qui sont dans un dispensaire du côté de Jean Paul II. Parce que la femme a aussi besoin de la santé. Il faut que ce 8 mars soit un jour où l’Etat va penser à ces femmes qui sont des situations difficiles. Parce qu’elles ont le droit à la santé, à l’éducation et à beaucoup d’autres choses. Il faut que ça soit une journée de plaidoyer auprès de nos décideurs politiques et du gouvernement pour qu’ils prennent en considération nos souhaits.

Mamadou Baïlo Keïta pour Guineematin.com

 

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