Ousmane Gaoual DialloDepuis quelques jours, la commission défense et sécurité de l’Assemblée nationale est en tournée dans les différentes garnisons militaires de notre pays pour toucher du doigt les réalités de nos hommes en uniforme. Après l’étape de Kindia, de Labé, Guineematin.com  a rencontré ce samedi 27 février 2016 à Kankan, le député Ousmane Gaoual Diallo, membre de cette commission pour faire un bilan à mi-parcours, notamment avant la région forestière.

Nous vous proposons, ci-dessous, le décryptage de l’intégralité de notre entretien :

Guineematin.com : Honorable Ousmane Gaoual Diallo, quel est l’objectif de votre mission aujourd’hui à Kankan ?

Honorable Ousmane Gaoual Diallo : Disons que c’est notre troisième étape. Nous avons commencé par Kindia, puis Labé et aujourd’hui on est à Kankan. C’est l’ensemble des membres de la commission de la sécurité avec l’appui du PNUD qui nous permet de faire ce déplacement dans le cadre du contrôle de l’action gouvernementale. Nous parcourons les garnisons militaires des quatre régionales naturelles pour nous rassurer dans quelle condition évoluent les forces de défense et de sécurité. L’impact de la réforme des forces de défense et de sécurité et puis l’utilisation du budget de la nation dans la formation, le recrutement et le développement des infrastructures militaires de base. Nous allons aussi échanger avec les acteurs concernés sur les conditions, sur la réalité de leur perception de l’attention que la nation porte sur eux à travers le budget national. Donc, nous essayons de comprendre beaucoup de choses. Demain et après demain, nous serons dans la capitale de la Guinée Forestière pour le même objectif.

Guineematin.com : Dites-nous dans quel état avez-vous trouvez les garnisons militaires visitées, notamment ici à Kankan ?

Honorable Ousmane Gaoual Diallo : De façon générale, toutes nos garnisons militaires sont dans un état de délabrement indescriptible. Je n’ai pas vu de camp militaire malheureusement parce que pour moi, un camp militaire c’est d’abord une clôture en bonne et due forme. Les murs d’une certaine hauteur, des barbelés ou des sacs de sable qui délimitent les limites géographiques pour dire que c’est un camp militaire.  Que ce soit à Kindia, à Labé ou à Kankan, nous n’avons pas vu un seul endroit clôturé comme tel, délimité géographiquement. A Labé même, c’est encore pire parce que le camp militaire est traversé par une route internationale. La route Labé- Madina Gounasse passe à l’intérieur du camp militaire sans aucune limite. Donc, c’est incroyable pour moi de dire que nos garnisons militaires n’ont pas de clôture, c’est un premier aspect.

Le second, c’est l’état des logements. Les logements des militaires sont dans un état vétuste, par endroit ça n’existe même pas. J’ai vu un corps à l’abandon, j’ai pris des photos où vous voyez des officiers supérieurs, chacun vient avec la paire de chaussure de son choix parce que les uns et les autres, j’ai l’impression,  achètent sur le marché ce qu’ils peuvent faire avec leur économie. Il n’y a pas de dotation en termes de matériel, la formation se fait sentir, les effectifs sont extrêmement faibles à l’intérieur du pays. J’ai l’impression que toute l’armée guinéenne, toute la police, toute la gendarmerie se trouve à Conakry au mépris du besoin de notre pays en termes de redéploiement à l’intérieur.

Guineematin.com : Un paradoxe alors parce que pour le citoyen lamda, le budget alloué à nos corps habillés est plus fort que celui de tous les autres secteurs. Comment pouvez-vous expliquer qu’on sorte des montants aussi colossaux au nom de l’armée et qu’on la retrouve dans cet état tel que vous décrivez ?

Honorable Ousmane Gaoual Diallo : C’est toute notre interrogation. Nous essayons de comprendre comment est utilisé cet argent ? Est-ce que c’est de façon rationnelle. Et puis, derrière, nous avons incité les acteurs de la défense et de la sécurité à mieux prendre en compte les besoins pour exprimer leurs priorités. Et puis, il y a l’absence de personnel. Le recrutement des personnes de bonne qualité pour le redéploiement. Je pense qu’à partir du moment où les forces de défense et de sécurité vont en fonction des besoins, en fonction des risques qu’il y a pour notre pays, redéployer les gens sur le terrain, on verra en ce moment la nécessité de recruter ou non et de quelle catégorie de personne, l’armée, la police et la gendarmerie auront besoin.

Donc, aujourd’hui, oui l’armée consomme plus de 10% du budget national, mais la réalité de cette consommation sur le terrain se fait attendre. C’est un questionnement que nous allons poser. Il n’est pas exclu qu’au retour de cette mission qu’on demande la mise en place d’une commission parlementaire d’information ou d’enquête pour approfondir notre connaissance sur l’utilisation du budget national dans l’entretien de l’armée guinéenne, de la gendarmerie et de la police.

Guineematin.com : Justement vous avez évoqué un problème tout de suite, celui concernant le niveau de recrutement des nos hommes en uniforme. On sait que pour la plupart ceux qu’on recrute n’ont pas été à l’école ou n’ont pas les diplômes requis. Est-ce qu’il y a des mesures envisagées au niveau de la commission défense et sécurité au parlement pour pallier à cette triste réalité ?

Honorable Ousmane Gaoual Diallo : La commission à l’Assemblée nationale lorsqu’elle est consultée, elle peut donner un avis pour essayer d’assoir la conviction à la commission en charge d’exécuter ou gérer cette question de recrutement. N’oubliez pas que l’assemblée nationale a aussi un rôle consultatif. A partir du moment où nous sommes consultés, nous donnons notre avis. Maintenant, l’Etat guinéen n’est pas un Etat de la consultation et du dialogue. Malheureusement, depuis 3 ans, nous sommes là mais on n’est au regret de dire que l’Assemblée nationale n’a jamais été associée à l’élaboration d’un budget national. Nous sommes mis devant le fait accompli et compte tenu de l’incapacité que nous avons à influer sur les recettes de l’Etat, on ne peut pas donc modifier le budget. On est avec les collègues de la mouvance qui ont voté mécaniquement le budget sans tenir compte du besoin.

Moi, je peux vous donner un exemple : l’armée guinéenne nous sort chaque année entre 20 et 30 milliards de francs guinéens des frais d’évacuations militaires. C’est ce qui est budgétisé. Or, il suffit de faire de l’économie sur cet argent public pendant deux ans pour construire un hôpital extra ordinaire dans le pays. Pourquoi continue-t-on chaque année à alimenter une rubrique comme ça alors qu’on peut orienter ça vers l’investissement, c’est-à-dire la construction à l’intérieur du pays d’un hôpital militaire digne de ce nom ?

Ensuite, regardez toutes les garnisons militaires régionales, il y a des pharmacies, mais il n’y a aucun médicament. Alors que c’est la même chose en termes de locaux, en termes de personnel. Ici, à Kankan, c’est encore pire ! Il y a des équipements médicaux qui sont achetés il y a plus de 3 ans, mais il n’y a pas un local pour les installer.  Donc, nous sommes dans pays vraiment paradoxal.

Guineematin.com : Un dernier mot ?

Honorable Ousmane Gaoual Diallo : Disons que ce déplacement est plus que jamais important parce qu’il permet de toucher du doigt les réalités de nos forces de défense et de sécurité. La perception que les gens ont vis-à-vis d’elles. Nous allons élargir ces rencontres aux acteurs de la société civile pour pouvoir comprendre leur préoccupation pour prendre une véritable définition politique militaire efficace qui tient compte de leur préoccupation de défense de sécurité et de protection pour le développement de notre pays.

Donc, nous allons contribuer à notre manière, en utilisant les informations que nous avons obtenues sur le terrain afin que le prochain budget prenne en compte des besoins exprimés à la base.

Guineematin.com : Merci d’avoir accepté de répondre aux questions de Guineematin.com ici à Kankan.

Honorable Ousmane Gaoual Diallo : C’est à moi de vous remercier.

Interview réalisée à Kankan par Mamadou Alpha Baldé pour Guineematin.com

 

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