Favorable à une modification de la Constitution au moment où on prête au président Alpha Condé l’intention de s’accrocher au pouvoir après son mandat constitutionnel en 2020, monsieur Mamadou Diallo Taran a accordé une interview à Guineematin.com le vendredi dernier, 30 décembre 2016. Selon le président de la coalition « Publiez Ce Que Vous Payez » (PCQVP) et également de l’Association Guinéenne pour la Transparence (AGT), il y a des choses à corriger dans la Constitution dont il a participé à la rédaction en tant que membre du CNT. C’est notamment permettre des candidatures indépendantes à toutes les élections nationales et locales.

Après la première partie, Guineematin.com vous propose le décryptage de la deuxième et dernière partie de cette longue interview qui a également abordé des sujets aussi importants que la gestion des revenus des ressources minières, la situation sociopolitique actuelle, les scandales de corruption dans le secteur minier…

Guineematin.com : comment percevez-vous les accords politiques du 12 octobre dernier qui font couler beaucoup d’encre dans la cité ?

Mamadou Taran Diallo : sur l’accord du 12 octobre dernier, à notre niveau à l’Association Guinéenne pour la Transparence (AGT), nous avons sorti une déclaration. Dans cette déclaration, on a deux points majeurs. Le premier point, c’est que nous avons posé la question de savoir qu’il faut étudier la possibilité d’étude et de réalisation d’élections couplées  nationales (présidentielles et législatives) et locales (communales, quartiers et districts). Nous avons dit que ceci pourrait amoindrir le coût des élections et réduire les tensions politiques et sociales inhérentes aux campagnes électorales. Aujourd’hui, nous sommes un pays pauvre avec des moyens modestes. Je vous donne des estimations : pour les législatives de 2013, il fallait 350 milliards de francs guinéens ; pour la présidentielle de 2015, il fallait 550 milliards de francs guinéens ; pour les élections locales dont on est entrain de parler comme ça, il y a des estimations de 450 milliards de nos francs. Ça c’est beaucoup d’argent sans compter les dons et l’assistance que les partenaires techniques et financiers peuvent apporter parallèlement. Donc, pour les élections il ya leur coût et ensuite les  tensions politiques et sociales. Autant on pourrait gagner en réduisant les coûts électoraux et de l’autre côté réduire les tensions dans le pays. Je pense que c’est important. Regardez, dans les accords du 12 octobre, vous avez un volet où on a demandé de rembourser et de dédommager les victimes des campagnes des législatives de 2013. Donc, à chaque fois qu’on peut réduire et les coûts économiques et les tensions politiques électorales, je pense que c’est important. Il faut insister et voir, autant que faire se peut, comment on peut coupler les élections. Le deuxième élément qu’on a sorti dans notre déclaration, était la révision de l’article 3 de la Constitution et de l’article 109 du code électoral par l’ouverture totale des candidatures aux partis politiques et aux indépendants lors des élections nationales et locales. Aujourd’hui, pour les présidentielles et législatives, les candidatures indépendantes ne sont pas permises. Au niveau des communes et des districts, on dit que les candidatures indépendantes sont permises, on dit même que dans les quartiers ce ne sont pas des élections à vocation politique. Mais de fait, regardons aujourd’hui. Depuis les législatives de 2013, il y a eu un repartage du pouvoir au niveau des délégations spéciales. Parce que, partout où la mouvance présidentielle a gagné, on a dit que ces communes revenaient à la mouvance. Partout où c’est l’opposition, l’UFDG avec les autres partis, qui a gagné, ce sont eux qui dirigent aujourd’hui les communes. Nous, nous proposons qu’il y ait effectivement des candidatures indépendantes, de la présidentielle à la base. Sortons de l’hypocrisie, de la balkanisation et de l’embrigadement. Si un candidat ne veut pas apparaître sous le visage d’un parti politique, il peut dire que moi je suis un indépendant. Sans compter que pour former un parti politique et le faire fonctionner la loi pose un certain nombre de conditions. Il faut avoir une couverture nationale, être représentatif sur l’ensemble du territoire et donc, cela pourrait faciliter et aider à éclaircir le paysage politique. Que ceux qui veulent être politiques, le soient ; que ceux veulent être indépendants, restent indépendants.

Guineematin.com : mais, est-ce que réviser la Constitution ne fait pas peur aux guinéens ?

Mamadou Taran Diallo : écoutez, je vous parlais tout de suite de l’article 3 de la Constitution et l’article 109 du code électoral. Pourquoi ça va effrayer ?

Guineematin.com : parce que vous avez dit article 3 de la Constitution, mais peut être que d’autres aussi vont penser au mandat présidentiel. Beaucoup disent que le professer Alpha Condé pourrait être tenté.

Mamadou Taran Diallo : vous êtes dans le conditionnel et dans la rumeur….

Guineematin.com : la question a été posée à la personne concernée, au président Alpha Condé qui a tâtonné ! Il a dit que le peuple décidera au moment venu

Mamadou Taran Diallo : moi, je suis entrain de vous dire ce que je connais des textes sacrés qui sont immobiles et inamovibles jusqu’à aujourd’hui, c’est le Coran et la Bible. Le reste, je peux vous dire qu’une Constitution n’est jamais faite une bonne fois pour toute.  Donc, on peut modifier une Constitution en fonction des besoins.

Guineematin.com : mais, il peut tenter de modifier pour un 3ème mandat non ?

Mamadou Taran Diallo : posez-lui la question. Moi, je souhaite aujourd’hui que la Constitution ouvre les candidatures indépendantes et à l’élection présidentielle et aux législatives et à la base. Voilà ce qui me préoccupe.

Guineematin.com : on peut aussi améliorer un peu plus la Constitution sur d’autres aspects ?

Mamadou Taran Diallo : oui, sur toutes les questions d’actualité. Mais, ma préoccupation aujourd’hui est de permettre aux indépendants en tout cas de faire partie de la compétition électorale, nationale ou locale.

Guinematin.com : supposons que vous soyez entendu et que la Constitution fasse l’objet d’une modification. Est-ce qu’il n’y a pas le risque qu’on modifie, qu’on déverrouille cette possibilité au chef de l’Etat de faire un 3ème mandat ?

Mamadou Taran Diallo : il appartiendra au législateur, aux députés, aux citoyens guinéens d’en décider.

Guineematin.com : ça ne vous généra pas ?

Mamadou Taran Diallo : non, je ne me prononce pas pour le moment. En tant que citoyen, en tant qu’acteur de la société civile, le moment venu je me prononcerai.

Guineematin.com : le débat est ouvert en Guinée, il y a la liberté d’expression, mais ça ne va pas, les guinéens souffrent. Qu’est-ce qui ne va pas en Guinée ?

Mamadou Taran Diallo : il y a les conditions économiques. Il y a eu une augmentation de salaires mais beaucoup de débats. Quand vous prenez le coût de la vie par rapport au traitement d’un fonctionnaire, le salaire ne règle pas tous les problèmes. De l’autre côté, quand vous prenez la conjoncture économique, il ne faut pas perdre de vue qu’on sort d’Ebola, ce n’est pas de la démagogie. Vous avez vu les entreprises qui avaient fermé, d’autres investisseurs aussi sont partis. C’est une machine qui est entrain de repartir. Pour sortir de cette souffrance, il faut trouver du travail, du revenu aux guinéens. Regardez aujourd’hui nos compatriotes qui sont entrain d’être rapatriés. Quand je regarde la fierté, la dignité que nous avons tous héritées de la première République d’Ahmed Sékou Touré, moi je n’ai aucun problème à accueillir un de nos compatriotes. Je considère que c’est parce que nous n’offrons pas notre économie, on n’offre pas toutes les conditions d’emploi et de réussite à nos compatriotes.

Guineematin.com : mais, il y a un autre détail à côté, l’accord par exemple avec la Belgique et d’autres pays, c’est d’aller identifier les guinéens, qui ne veulent pas rentrer, qui ne s’identifient pas comme guinéens, et de les faire revenir. Pensez-vous que ce soit bien d’agir de la sorte face à des gens qui ont fui la misère et qui ont réussi à s’installer de l’autre côté ?

Mamadou Taran Diallo : moi, je ne serai jamais riche ou pauvre pour renier ma nationalité guinéenne. Et, vous vous souvenez du morceau d’Aboubacar Demba Camara du Bembeya Jazz National où il dit que chacun est bien chez soi si tu n’as pas commis une faute chez toi. Souvenez-vous de Bah Sadio également qui a chanté que chacun a envi de rentrer chez lui, etc. Donc, j’accepte qu’on me rejette quelque part ; mais, à tout moment, je suis prêt à rentrer chez moi. Mais, comme vous l’avez dit, il y a une question économique. Chacun a son centre d’intérêt. Ce qu’il faut éviter, c’est la dictature, c’est de forcer les gens.

Guineematin.com : il y a un peu plus de 6 ans qu’Alpha Condé a été élu président de la République de Guinée avec beaucoup d’espoirs. Aujourd’hui, comment appréciez-vous sa gouvernance ?

Mamadou Taran Diallo : si je prends le secteur qui est le mien, au niveau minier, nous avions deux choses fondamentales. C’était d’abord la révision du code minier, ce qui est fait. Il reste aujourd’hui les textes d’application. Ensuite, c’était à l’époque la publication et la diffusion des contrats miniers. Ces contrats aussi ont été revus et diffusés. Sur la lutte contre la corruption, on est encore sur la queue derrière, si l’on s’en tient au classement de Transparency International. La vocation de la Guinée, c’est de ne même pas d’être au milieu mais, c’est d’être devant. Sur le combat contre la corruption, on a encore du chemin à parcourir.

Guineematin.com : et sur le plan général, la Guinée est-elle mieux gouvernée ou pas ? Vous trouvez Alpha Condé satisfaisant pu pas ?

Mamadou Taran Diallo : la gouvernance est un concept global.  Mais, je vous dirais qu’il faut éviter les sentiments personnels et les avis personnalisés. Nous, nous travaillons sur des indicateurs d’ensemble.

Guineematin.com : est-ce que le président Alpha Condé gouverne bien ou mal le pays ?

Mamadou Taran Diallo : je vous dirais que je trouve moyenne, si vous voulez, la gouvernance. Si je prends par exemple le secteur de l’électricité, vous avez Kaléta et on attend Souapiti. Sur le plan des infrastructures il y a du chemin à faire. Sur l’éducation et la santé, on est entrain de rebattre les cartes pour l’éducation et pratiquement c’est sur les universités. Sur la santé, on sort d’Ebola et vous savez comment notre structure de santé a été… Et nous-mêmes, au niveau de l’Association Guinéenne pour la Transparence (AGT), nous cherchons à mener une étude d’enquête sur la perception de la corruption dans le système sanitaire. Tout ça, pour avoir des indicateurs mesurables. Il y a du chemin à faire. Je ne vous dirais pas que je suis satisfait à 100%. J’ai soif et je demande encore plus et mieux.

Guineematin.com : la note moyenne que vous donnez à la gouvernance Alpha Condé vient de son programme de société ou de sa personnalité ?

Mamadou Taran Diallo : c’est les deux. Il faut regarder où il a pris la Guinée en 2010, le parcours qu’il a fait, quelles sont les difficultés qui restent à surmonter et le reste du chemin à parcourir. Ce que je peux vous, en 2010 la Guinée sortait d’une transition difficile et ensuite, c’est Ebola et les grandes sociétés qui se sont retirées.

Guineematin.com : il y a des gens qui critiquent aujourd’hui l’opposition en disant qu’il y a eu trop de marches. Est-ce que vous trouvez les opposants reprochables ?

Mamadou Taran Diallo : vous avez vu l’accord politique. Puis qu’ils ont obtenu ce qu’ils demandaient, d’abord de façon théorique, maintenant si les accords étaient appliqués, ils disaient qu’ils n’ont plus de problèmes. Je pense que la Constitution reconnait le droit à chaque guinéen et à chaque formation politique de faire des machins. Le problème ? Si vous voulez, au lieu qu’il y ait des marches pacifiques ou violentes, qu’on privilégie le dialogue et les négociations autour de la table. Toutes les questions liées au développement doivent aussi interpeller l’opposition, pas que les élections seulement…

Interview réalisée par Alpha Mamadou Diallo et Nouhou Baldé pour Guineematin.com

 

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