Etat d’urgence en Guinée : « le gouvernement n’a pas tenu compte des droits de l’Homme »

Mamadou Kaly Diallo, activiste des Droits de l’Homme et chargé de relations du programme Démocratie sans violence de la « Baïonnette intelligence »

Comme annoncé précédemment, le président Alpha Condé a annoncé vendredi soir, 15 mai 2020, la prorogation d’un mois de l’état d’urgence sanitaire, en vigueur depuis le 26 mars dernier dans le pays. Cette situation exceptionnelle, qui comprend plusieurs mesures restrictives, vise à stopper la propagation de la pandémie du coronavirus dans le pays. Mais, elle est mal vue par certains défenseurs des droits de l’Homme, dont Mamadou Kaly Diallo, membre de la Baïonnette intelligente. Au cours d’un entretien qu’il a accordé à Guineematin.com, il a dénoncé la non prise en compte des droits individuels et collectifs par les autorités du pays dans la conception de l’état d’urgence.

« Le gouvernement a instauré l’état d’urgence sanitaire pour protéger les citoyens du coronavirus, ce qui constitue l’assurance d’un droit fondamental : le droit à la santé. Sauf que la mesure n’a pas tenu en compte les autres droits. Or, la violation d’un droit entraîne la violation de tous les autres droits aussi. En interdisant la libre circulation des personnes et leurs biens de l’intérieur vers Conakry, les citoyens de Conakry ne pourront pas jouir d’une alimentation adéquate. Parce que Conakry n’est pas une zone de production, c’est une zone de consommation.

De ce point de vue, la mesure affecte le droit à une alimentation saine tel que défini dans la déclaration universelle des droits de l’Homme. Ensuite, la liberté de circulation est sérieusement affectée. On aurait dû tenir compte de certaines spécificités, car il y a des gens qui ne travaillent que la nuit, leurs droits n’ont pas été pris en compte. Globalement, le gouvernement n’a pas tenu compte des droits individuels et collectifs en prenant ces mesures », soutient-il.

Mais au-delà de l’aspect conception, c’est surtout l’application des mesures liées à l’état d’urgence qui est pointée du doigt par Kaly Diallo. L’activiste des droits de l’Homme s’indigne contre les agissements des forces de l’ordre, accusées de nombreuses exactions depuis l’entrée en vigueur de cette situation exceptionnelle dans le pays. « Au lieu d’appliquer les mesures qui sont annoncées, les forces de l’ordre ont fait preuve de violence extrême jusqu’à l’utilisation des armes à feu contre les citoyens. Pour le non-respect du port obligatoire de masque par exemple, la sanction c’est 30 mille francs d’amende.

Mais on a vu des policiers violenter des gens pour rien, en leur retirant leurs biens. Pour le couvre-feu, qui commençait à 21h, c’était encore pire. Ils commençaient les rackets dans certaines zones à 20h. Là aussi, en allant violenter des citoyens et leur retirer les biens qu’ils possèdent. Ce sont les conséquences de tout ça qui ont conduit aux derniers événements tragiques de Coyah, Dubréka. Les gens en avaient simplement marre », a-t-il dit, ajoutant que l’attitude des forces de l’ordre a contribué à rendre plus difficile le respect des mesures barrières par les citoyens.

« Si vous voyez que la population ne veut plus respecter même les mesures barrières, c’est dû au comportement des agents de sécurité. Dans une telle situation, ils devaient agir avec tact et pédagogie. Ce n’est pas la violence comme ils ont fait qui permet de faire adhérer les populations à de telles mesures. Toutes les tractations et tracasseries auraient pu être évitées si l’État avait pris le temps de mûrir la réflexion et de faire appliquer la mesure par des agents avec douceur. Malheureusement, nos agents sont trop habitués à la brutalité et à la violence. C’est pour toutes ces raisons que la mesure passe maintenant difficilement au sein de la population. Au lieu de porter des masques pour se protéger, les gens les portent par peur des policiers », relève notre interlocuteur.

Pour ce responsable de la Baïonnette intelligente, il faut repenser la stratégie pour rendre efficace la lutte contre le coronavirus en Guinée. « Au lieu d’emprisonner les opposants et engorger les prisons, on devrait faire appel à tout le monde : les leaders politiques, les leaders religieux, les leaders sociaux, tous doivent être impliqués concrètement dans cette lutte. Les ONG qui font de leur mieux mais de manière isolée doivent voir leurs actions coordonnées. Il faut mobiliser tous les leaders d’opinion dont la voix passe pour sensibiliser les populations au respect des mesures barrières. C’est seulement de cette façon qu’on pourra s’en sortir. On doit laisser de côté toutes les autres considérations pour faire face à maladie qui est notre ennemi commun », préconise Mamadou Kaly Diallo.

Alsény KABA pour Guineematin.com

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