Les mots et les maux du ministre

Habib Yembering Diallo

Cher ami,

Comme tu as dû voir les images, le premier conseil des ministres vient de se tenir. Et au grand complet. Ce fut notre baptême du feu. A l’occasion de cette grande messe gouvernementale, notre patron a été très clair. Pour une fois, les ministres doivent servir et non se servir. Il demande à chacun de faire le mieux qu’il peut pour montrer aux citoyens qu’il y a une autre façon de gouverner. Ajoutant que chacun de nous doit faire don de soi.

Certes j’ai bien écouté le patron. J’ai compris son message. Mais le décor dans lequel je me trouvais me faisait rêver. Moi qui ne rêve pas souvent, comme dit Georges Moustaki. Mais je vais t’épargner de sortir de mon sujet en parlant de cette célébrité de la chanson française dont le nom ne te dit rien peut être. Ce qui n’est pas mon cas. Moi qui fus et qui suis encore aujourd’hui un grand mélomane.

Pour revenir à mon sujet, ce premier conseil de ministre avait une dimension et un symbole de conseil de guerre. D’autant plus que le patron avait revêtu pour l’occasion d’une véritable tenue de guerre. Pour te dire la vérité, aucun ministre, y compris moi, ne pouvait le fixer deux fois. Tant son physique imposant était effrayant. Même si le ton était respectueux, même si l’humilité était de mise, notre chef était comme un lion entouré de se lionceaux.

Malgré ce sentiment d’infériorité, que n’avais pas eu ces dernières années devant mes interlocuteurs, j’ai un autre sentiment : celui de servir enfin ma patrie. Le contexte est favorable. Nous avons à la tête de notre pays un homme qui veut et qui peut. Je ne suis en train de dire que ses prédécesseurs ne voulaient ou ne pouvaient pas. Mais rarement ou jamais nous n’avons eu un homme qui réunissait le vouloir et le pouvoir. Comme tu me connais, je ne suis pas un homme qui verse dans la démagogie. Même si un autre ami m’a fait la remarque que j’ai fait quelque chose de semblable dans un discours que j’ai tenu récemment devant les caméras de télévision en alignant des titres kilométriques pour mon patron. Comme Président de la transition, président de la République, chef de l’Etat et commandant en chef des forces armées. Cet ami m’a dit que cela relève du culte de personnalité qui a quasi divinisé nos chefs dans ce pays.

Décidément, tu auras remarqué que j’ai du mal à rester fidèle à mon sujet. Je fais l’effort nécessaire pour y revenir. Après le conseil des ministres, un certain nombre de décisions ont été prises. Entre autres une retraite gouvernementale. L’objectif est de faire une communion d’idées et d’objectifs afin de répondre urgemment à l’immense attente de la population. Dans la foulée, et comme tu l’as su, l’idée de nous habiller en uniforme a été émise et acceptée. Personnellement, j’étais réticent mais je n’ai pas voulu faire cavalier seul.

Nous nous sommes offerts donc en spectacle avec notre uniforme militaire. A mon avis, si cette communication a pour objectif de dire à la population que nous sommes des soldats au service de la Nation, cette communication fut un couteau à double tranchant. Vis-à-vis de l’extérieur, cela pourrait être interprété qu’au lieu d’un gouvernement civil dirigé par un militaire, ce dernier est en train de militariser le gouvernement civil. Encoure une fois, notre pays n’étant heureusement pas en conflit, il n’a pas besoin d’un gouvernement dont les membres sont en treillis. Mais je te prie de garder cette confession strictement entre nous.

Dans tous les cas, ma détermination est sans faille. Mon engagement est total. Et ma volonté de faire don de soi est inébranlable. Mais en tant qu’ami, j’ai un grand dilemme que je ne peux te cacher. Je ne sais pas comment concilier l’inconciliable. Avec d’un côté le salaire d’un ministre qui est parmi les plus bas du monde. Et de l’autre les nombreuses sollicitations auxquelles mes collègues et moi faisons face. A titre d’illustration, la dernière fois j’ai pris la peine de noter les demandes d’assistance que j’ai reçues par jour. Le montant sollicité dépasse de loin mon salaire mensuel.

Je suis arrivé à la conclusion que notre société oblige les ministres et autres hauts commis de l’Etat à se livrer à la corruption et au détournement de derniers publics. Je ne suis pas en train de justifier l’injustifiable. Mais à la lumière de ma première expérience, les anciens ministres n’avaient presque pas le choix que passer par des voies peu orthodoxes pour faire face aux leurs. Sur la base du petit exercice dont je parlais plus haut, je pense que même si le salaire d’un ministre est multiplié par cent, ce dernier ne pourra pas satisfaire toutes les demandes.

Bref, je pense que l’une des missions de mon gouvernement devrait être d’informer et de conscientiser la population qu’un ministre n’est rien d’autre qu’un serviteur de son pays. Je serai même favorable à ce que la population sache combien gagne un ministre par mois. L’objectif serait que les gens sachent qu’un ministre n’est pas un patron. Cela pourrait le décharger du poids familial et communautaire afin qu’il s’attèle à l’essentiel : c’est-à-dire au travail pour lequel il a été nommé.

Inutile de te dire que j’attends ton avis sur tous les aspects que j’ai soulevés dans cette longue correspondance. Car avec ton expérience et ta sagesse, cela pourrait m’être profitable. Et avec moi beaucoup d’autres collègues confrontés à la même situation que moi.

Ton ami, le ministre Habib Yembering Diallo joignable au 664 27 27 47.

Toute ressemblance entre cette histoire ministérielle et une autre n’est pure coïncidence.

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