Au cœur de la trilogie : tribalisme, violence et mal-gouvernance

Alpha Ousmane BARRY, Professeur des Universités

Une plongée en apnée dans la culture des dérives autoritaires en Guinée 

En guise d’ouverture

Par Alpha Ousmane BARRY, Professeur des Universités :

Le fait le plus marquant dans l’histoire de la Guinée est l’instrumentalisation du chauvinisme ethnique à des faits politiques. Celle-ci s’accompagne de violences de l’Etat sur les citoyens. Certes le pays n’a jamais connu de guerre civile, mais en revanche, de tout temps les acteurs politiques ont manipulé les idéologèmes ethniques dans le but de conquérir et de monopoliser le pouvoir. Pourtant, contrairement aux violences qui surviennent en période électorales, les Guinéens ne sont pas en soi hostiles les uns envers les autres. On est reçu dans toutes les régions du pays sans aucune considération d’appartenance tribale.

Par exemple, la constitution de l’Etat du Foûta Djallon, stipulait dès 1725 que tout étranger ne devrait avoir ni soif ni faim depuis son entrée sur le territoire de l’Etat jusqu’à son départ. Cette hospitalité est toujours vivace un peu partout en Guinée. Mais les violences de l’Etat sur le peuple à l’arrière-plan desquelles ont œuvré des acteurs politiques, dominés par des velléités tribales, se sont toujours manifestées de manière cyclique depuis les années 50 jusqu’aujourd’hui. D’où la relation qui se tisse entre mauvaise gouvernance et communautarisation du pouvoir d’une part et violence de l’Etat sur des citoyens d’autre part. Or à ce jour en Guinée, il n’y a ni paradis soussou, peul, malinké, ni enfer toma, kissi, guerzé, entre autres, et inversement. Bien au contraire tous les Guinéens se plaignent au même titre d’un manque d’eau potable, d’électricité, d’hôpitaux, que sait-on encore ? En d’autres termes, ceux qui ont gouverné le pays n’ont fait que manipuler les membres de leur ethnie dans le seul dessein de monopoliser le pouvoir et d’en jouir égoïstement. Dans le cas contraire, ils auraient développé tout au moins leur fief électoral. Ce qui revient à admettre qu’il n’est guère pertinent de parler de réconciliation nationale dans un pays où il n’y a jamais eu guerre civile. Il revient donc à l’Etat de se réconcilier avec les citoyens. Pour comprendre le mécanisme de la trilogie précédente, il sied de revisiter quelques aspects de l’histoire politique de notre pays.

De la constitution du pays en 1912

Si seul le hasard de l’histoire et les négociations entre puissances coloniales, sont à la base de la constitution des quatre régions naturelles de la Guinée en un pays, rien ne présageait la formation d’un Etat rassemblant en son sein Mandingues, Peuls, Soussous, Forestiers, entre autres ; surtout si l’on se réfère aux types d’Etats de la période précoloniale. Aussitôt après la mainmise définitive sur la Guinée à partir de 1912 -dans ses manifestations- la colonisation se caractérise par la transformation des entités socio-politiques traditionnelles en cercles sous la dépendance française ; la confiscation de la liberté, le travail forcé, l’exploitation des peuples. C’est ainsi que l’évolution de différents peuples, jusque-là originale, s’est donc confrontée à une nouvelle réalité étrangère aux communautés en présence.

Formation des partis politiques et mouvements syndicaux sur la base tribale

Vers la fin de la deuxième guerre mondiale, la Conférence de Brazzaville (30 janvier au 8 février 1944) ouvre un autre chapitre de l’histoire avec l’autorisation des formations politiques et syndicales. Toutefois à cette période, la nation, conglomérat de communautés différentes, étant fragile, les mouvements politiques naissants sont animés en grande partie par des petits commis administratifs, instituteurs, infirmiers, ouvriers, formés dans le tas pour servir les intérêts de l’administration coloniale. A la différence du Sénégal, dès 1946 la formation des Partis politiques en Guinée correspond exactement au découpage en régions naturelles et donc à l’appartenance ethnique. Cette situation augurait déjà l’orientation tribale des débats politiques. De ce fait, au cours de la période 1952 -1958, la Guinée est le théâtre de luttes politiques tribales sanglantes, instrumentalisées à dessein par le PDG. Selon Suret-Canale (1970 : 144), « Ainsi la vie politique guinéenne à ses débuts apparaît-elle comme dominée par des rivalités ethniques » avec son lot de victimes. Tous les anciens n’ont eu cesse de parler de la « guerre Kinsi », confrontations tribales meurtrières à Conakry à l’instigation du PDG.

Du pluralisme politique au Parti-Etat

C’est dans ces conditions que notre pays accède à l’indépendance en 1958. Ayant conquis le pouvoir par la violence, le PDG gouverne par la violence, conformément à l’un de ses slogans : « Le recours à la violence révolutionnaire, une nécessité permanente ». La période postcoloniale s’ouvre alors avec le passage du pluralisme politique au parti unique voire au Parti-Etat en Guinée. Résultat : une nette avancée historique d’une part, et un recul démocratique d’autre part. Selon Lewin (1984 : 84) : « Beaucoup de pays connaissent un régime à parti unique, sous-tendant la politique du gouvernement ou l’action d’un homme. Il est peu de pays cependant où l’imbrication entre le parti et l’État ait été poussée aussi loin qu’en Guinée, au point que le PDG est maintenant appelé parti-état ».

En effet, avec la suppression du multipartisme aussitôt après l’indépendance, ceux qui ont pris possession des rênes du pouvoir sont confrontés aux premières crises sociales en 1961, des manifestations sociales structurées non pas au sein de partis politiques, puisqu’ils n’existaient plus, mais sous la houlette des mouvements syndicaux. C’est ainsi que la grève des enseignants est violemment réprimée. De ce fait, l’unanimisme et le consensus de surface, qui ont accompagné l’effervescence suscitée par l’indépendance en 1958, cèdent très tôt la place aux hostilités. Face à la montée de ces revendications sociales, l’ethnie a constitué le dernier rempart pour soutenir le président. Or en assurant une ceinture de sécurité autour de lui, les cadres de l’ethnie au pouvoir ont approprié tous les postes de responsabilité et les avantages liés aux fonctions dirigeantes. Par exemple, le BPN qui comptait 17 membres au départ n’avait plus que 7 membres en 1984. Cette réduction progressive correspond au processus de concentration du pouvoir par les proches ainsi que la famille du président. De l’avis de Lewin (1984 : 21) : « Bien que la politique officielle soit de prôner l’unité de la nation et du peuple de Guinée et que le racisme et le tribalisme soient en permanence dénoncés, les caractéristiques ethniques demeurent vivaces ».

La Guinée : d’une gouvernance par la violence à une autre

De la conquête à l’exercice du pouvoir, la violence est l’arme principale dont s’est servi le PDG pendant vingt-six ans. Selon Charles (1992 : 371), tout au long de son pouvoir, « La violence a été utilisée avec une extrême habilité et une grande efficacité pour conquérir d’abord un pouvoir de fait, puis un pouvoir de droit permettant successivement d’éliminer tous les adversaires ». C’est ainsi qu’en 1984 le changement de pouvoir intervient quelques jours seulement après la mort du président. La Guinée, qui traîne derrière elle un lourd héritage, a du mal à changer les habitudes qui se sont installées durant le période de la révolution. L’instauration de la démocratie est de ce fait fortement entamée par l’ombre de Sékou Touré et par la culture du parti unique qui prend appui sur le ressort ethnique. Le 5 juillet 1985, dans le sillage de l’échec du coup de Diarra Traoré, plusieurs membres de l’ethnie mandingue sont victimes de violence. A l’image de son prédécesseur, Lansana aussi s’adressant le 5 juillet aux pilleurs issus de son ethnie leur dira : « wo fatara ! ».

On se rappelle quelques années auparavant, au cours de l’intense propagande autour du « racisme peul » mise en scène (1976) en prélude à l’arrestation de Telly Diallo et compagnie, Sékou Touré proclame « Retenez-le bien : Le racisme peulh, nous devons lui donner un enterrement de première classe, un enterrement définitif ». Ainsi prit-il de vive voix la décision fatidique suivante : « Pour l’extérieur, il ne sera plus attribué de bourses aux Peulhs » (Discours, 22 août 1976). A partir de 1985, s’ouvre une autre phase de la violence politique qui atteint son apogée en 2006-2007. C’est dans cette même logique de continuité que s’inscrivent les violences perpétrées au stade du 28 septembre en 2009 et celles qui ont couvert la période 2010 – 2021. Sur la base de cette brève plongée en apnée sous les jupons d’une histoire lugubre, on peut établir avec certitude que la Guinée est un pays de violence. De telle sorte que toute bavure commise à présent est en passe de devenir un fait ordinaire qui n’émeut pas plus que la famille de la victime.

Mal-gouvernance, violence et communautarisation politique

Cette conception du pouvoir au long cours en Guinée résulte d’une symbiose entre superstructure héritée du communautarisme politique et Etat moderne. Ces deux visages fonctionnent d’emblée en parallèle, car la gestion du pouvoir selon les principes de l’Etat-Parti a de tout temps servi d’ossature idéologique aux Partis au pouvoir pour soutenir l’idée d’une Nation jouissant de la démocratie dans sa plénitude, alors que dans les faits les règles élémentaires de l’Etat de droit sont constamment bafouées. Cette manière d’incarner le pouvoir montre comment se tisse en filigrane une relation entre nominations par cooptation, chauvinisme ethnique et tendance à s’éterniser au sommet de l’Etat. Il en résulte que derrière les groupes partisans réunis au sein d’un parti, ce n’est ni le programme politique, ni les questions idéologiques, et non moins encore le projet de société qui importent, mais dans les faits ce sont les avantages économiques liés aux postes de responsabilité et les liens ethniques, qui mobilisent autour du pouvoir en Guinée. De ce fait, plus de soixante ans après l’indépendance, l’affairisme partisan s’est-il institutionnalisé au cœur de l’exercice du pouvoir dont l’un des avatars est l’immobilisme institutionnel et social.  Conclusion : il suffit tout juste d’une bonne gouvernance pour mettre fin au tribalisme. Ainsi, en tant que phénomène sociologique, on ne peut guère « tuer l’ethnie », mais il s’agit plutôt de mettre fin au chauvinisme ethnique en instituant la bonne gouvernance.

En cette période de changement, la Guinée pourra-t-elle rompre avec les habitudes sédimentées au fil des décennies ? Une seule certitude demeure : Pour espérer jouir d’une vie meilleure dans les années à venir, les Guinéens doivent retrousser leurs manches et embrasser l’avenir en formant un front uni contre la mauvaise gouvernance. En d’autres termes, deux voies s’ouvrent à nous : i) il s’agira soit de poser le vrai diagnostic de la situation en vue de jeter les bases de l’Etat de droit avec ses contraintes et ses avantages, ii) soit continuer de patauger dans les immondices du passé avec ses avatars. La voie étant ainsi clairement tracée, il revient aux citoyens de faire un choix délibéré d’une Guinée unie et prospère ou d’y renoncer de leur plein gré.

Alpha Ousmane BARRY, Professeur des Universités

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