Habib Yembering Diallo

Cher ami,

Nous avons procédé cette semaine à la passation de service entre mon prédécesseur et moi. Je me suis donc installé au fauteuil de ministre. A ce niveau, le changement n’est pas notable. J’étais déjà habitué à un bureau spacieux. Tout comme à une grosse et belle voiture climatisée. Cela n’est pas non plus une nouveauté pour moi. La nouveauté, c’est ce fameux garde du corps qui me suit comme mon ombre. Je trouve cela insupportable.

Depuis ma nomination, je n’ai pas de vie de famille. Mon domicile est en permanence littéralement pris d’assaut. Des gens sont venus même du village. Parents, amis, connaissances, marabouts et tout ce que tu peux imaginer, se succèdent. Chacun venant avec son problème. D’autres avec leur solution. Comme cet oncle qui a exigé un sacrifice. Lequel a nécessité une fortune. D’abord, il fallait préparer suffisamment à manger. Pour se faire, un bœuf était le minimum. Ensuite, il fallait une enveloppe pour ceux qui devaient lire le coran.

Au niveau de cette lecture, j’ai décelé une supercherie. Mon oncle, organisateur de la cérémonie, m’a dit qu’ils devaient lire 41 fois le Coran. Or, cette lecture n’a duré qu’à peu près 30 minutes. Vas comprendre ce qui s’est passé. Je ne suis pas très instruit en la matière ; mais, lire un livre aussi volumineux que le Coran, révélé pendant 23 ans, 41 fois en 30 minutes, je pense que les lecteurs ont fait semblant. Je n’ai pas manqué d’interpeller mon oncle en lui disant que la lecture a été trop rapide. Il m’a répondu que les personnes qu’il a choisies pour cette lecture sont toutes de grands érudits.

Dans la foulée, il y a eu plusieurs discours, tout aussi flatteurs que démagogiques. Certains ont affirmé que, connaissant mon père, ils ne sont pas surpris par ma nomination. Parce que, selon eux, je suis la suite logique de sa bonté et de sa vertu. Un autre a renchéri que cette promotion n’a rien à voir avec le comportement qui fut celui de mon père. Pour lui, c’est la soumission de ma mère à mon père qui est le fruit de ma consécration. Bref, chacun est allé de son commentaire.

Mais, ce qui m’a le plus irrité, c’est la recommandation d’un autre d’apprivoiser un bélier blanc à la maison pour ma protection. J’ai relevé une contradiction entre la lecture du saint Coran et cette histoire de bélier. Très sincèrement, je pense que les gens nous prennent, nous autres qui avons appris la langue et la culture du Blanc, comme les pires des idiots. Comment peut-on, en même temps, lire le livre révélé par le Créateur pour le salut et la protection de toute l’humanité et élever un autre associé à ce créateur ?

Imagines un seul instant que tu as un mouton à la maison pour soi-disant ta protection. Tu rentres du travail un soir et tu ne le trouves pas. Honnêtement, qu’est-ce que tu peux penser ? Tu vas penser que ta protection a disparu. Autrement dit ton dieu. Du coup, il est hors de question pour moi d’élever quelque animal à la maison pour une soi-disant protection. Ma réponse à mon oncle a été ferme et sans aucune ambiguïté : je compte sur Dieu.

L’autre épine dans mon pied, ce sont les nombreuses sollicitations d’aide et d’assistance. Alors que je n’avais pas encore pris fonction, une délégation de ressortissants de ma sous-préfecture est venue à la maison. L’objectif était de me féliciter pour ma nomination. Mais, il y avait un non-dit qu’ils ont fini par dire. Juste avant de partir, leur porte-parole a dit qu’ils m’ont choisi pour être le parrain de leur ONG de développement pour notre sous-préfecture. Il m’a déjà parlé d’un projet de construction d’une école, d’un centre de santé et d’une mosquée. En ajoutant sous forme de chahut que la contribution ministérielle est vivement attendue.

Après ce groupe, une famille dont le père était ami au mien, est venue elle aussi poser son problème. Il y a un des leurs qui est malade. Sa santé nécessite une évacuation à l’étranger. Ils n’attendent que la fin de la crise sanitaire pour le faire. Mais, ils manquent de moyens ; et, par conséquent, sollicitent mon intervention. Je leur ai promis qu’au moment venu, je ferai ce que je pourrais.

Ce n’est pas tout. Ma belle-famille aussi est venue me voir pour un problème financier. L’un des frères de ma femme doit faire le bac cette année. Si le garçon a le bac, il ne souhaite pas étudier ici. Ma femme me l’avait déjà dit. Mais, devant mon silence, elle a certainement jugé nécessaire de faire intervenir les siens. En particulier son oncle pour qui j’ai beaucoup de respect. A ceux-là aussi j’ai promis de faire ce que je pourrais.

Honnêtement, mon ami, entre la construction d’une école, d’un centre de santé ou d’une mosquée, l’évacuation d’un malade à l’étranger ou le financement de la formation d’un gosse, qu’est-ce qui est prioritaire ? Les deux premiers, me diras-tu. En effet. Sauf que je peux ne pas faire les deux premiers et avoir la paix. Même si ma conscience me le reprocherait. Si je ne fais rien pour le troisième cas, ce sera l’enfer à la maison. Je ne t’apprends rien en disant que ministre, gouverneur ou chef des armées, c’est dehors. Une fois à la maison, même le président de la République a sa présidente à la maison…

Bref, je suis en train de me rendre compte pourquoi les responsables de ce pays font parfois des choses peu recommandables. Entre ma nomination et ma prise de fonction, j’ai déjà épuisé toutes mes ressources. Avant ma nomination, j’évitais de m’endetter. Aujourd’hui, je n’ai pas le choix. Mais, je ne le demande pas à n’importe qui.

Et, c’est là que je t’expose le véritable motif de ma lettre. Je souhaite, cher ami, que tu me viennes en aide en me prêtant une certaine somme d’argent en attendant que je puisse soumettre mon problème à qui de droit. Car, pour le moment, et si les choses devaient rester comme elles ont commencé, au lieu d’être une solution, ma nomination risque d’être plutôt un problème.

Tout en te priant de garder tout ce je viens de te dire entre nous, j’attends impatiemment ton coup de main.

Ton ami, le nouveau ministre.

PS : Ce besoin est urgent. Pour te dire la vérité, il n’y a plus de dépense à la maison. Or, cette dépense a été multipliée par dix. Désormais, madame va au marché à bord d’un 4×4 et accompagnée d’un homme en uniforme.

Habib Yembering Diallo

Tél. : 664 27 27 47

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