Bah Oury, président du parti UDD

Dans un décret rendu public hier, lundi 6 avril 2020, le président de la République a promulgué sa nouvelle constitution, issue du très controversé référendum du dimanche 22 mars dernier. Joint au téléphone par un reporter de Guineematin.com quelques minutes après la publication de ce décret, Bah Oury, le président de l’Union pour la Démocratie et le Développement, a parlé de grave recul démocratique visant à instaurer une oligarchie à la tête du pays.

Décryptage !

Comme on l’a souvent dit, pendant plus de 6 mois, nous avons cherché à faire éviter à notre pays une aventure qui risquerait d’être une mésaventure parce que la promulgation par le chef de l’Etat de cette nouvelle constitution marque un grave recul par rapport aux acquis démocratiques enregistrés pendant près de 40 ans.

Premièrement : Je ne reviendrais pas sur les conditions du référendum puisque nous considérons que cela s’est fait en dehors de toute base légale en conformité avec la constitution du 7 mai 2010.

Deuxièmement : cette nouvelle constitution, contrairement à ce que certains pensent, est dans un premier temps, au point de vu de la gouvernance, en terme de modèle, en terme d’exemplarité du dirigeant pour gérer correctement les ressources publiques, cette nouvelle constitution efface l’imprescriptibilité des crimes économiques qui étaient contenus dans la constitution de 2010. Donc, cela veut dire que c’est une impunité accordée à la mauvaise gouvernance, au détournement des deniers publics.

Troisièmement : en ce qui concerne l’indispensable nécessité de l’alternance démocratique, cette constitution ouvre une dérive qui risque de permettre à un chef de l’Etat de pouvoir rester au pouvoir aussi longtemps qu’il le souhaiterait. Qu’après deux mandats de 6 ans, il est possible pour lui d’avoir une autre responsabilité pendant un mandat où on confierai à un subalterne le rôle d’être président de la République et que par la suite, revenir pour faire deux autres mandats consécutifs. Donc, ça ouvre la voie à la confiscation du pouvoir par un groupe de personnes qui vont constituer une oligarchie et mettre le pays dans une situation complètement bloquée.

Quatrièmement : lorsqu’on regarde dans le fond, la constitution telle qu’elle est présentée aujourd’hui dans son appellation nouvelle constitution, elle renforce les pouvoirs dévolus au président en plus des pouvoirs qu’il avait déjà dans le cadre d’un système présidentialiste. Le système présidentialiste qui était dans la constitution de 2010 est remplacé par un système hyper présidentialiste qui nous ramène à ce que nous avions connu par le passé à savoir un guide suprême à la tête du pays qui a tous les pouvoirs.

Cinquièmement : le Premier ministre, chef du gouvernement se voit ravaler à un simple commis de l’Etat parce que les pouvoirs dévolus au Premier ministre dans la cadre de la constitution de 2010, était un pouvoir qui était partagé entre le Premier ministre et le président de la République. Il était responsable du dialogue social et politique dans le pays, il avait des pouvoirs de nomination aux fonctions civiles et militaires dans le cadre des prérogatives qui lui sont reconnues par la constitution de 2010. Dans le cadre de cette nouvelle constitution, le Premier ministre, chef du gouvernement, n’a plus ces pouvoirs, ni le pouvoir de nomination, ni le pouvoir de présider le dialogue politique et social dans le pays. En d’autres termes, il devient un collaborateur purement et simplement du président de la République qui concentre entre ses mains tous les pouvoirs.

Sixièmement : dans le cadre de la constitution telle qu’elle est présentée aujourd’hui, le président de la République a la haute main sur la magistrature du pays ; à savoir, la Cour constitutionnelle parce qu’il a le pouvoir de nomination de son président. L’exemple que nous venons de vivre, bien que ce n’est pas dans la constitution de 2010, lui-même qui a nommé l’actuel président ; mais, nous avons vu ce que ça a donné comme résultat dans le contexte où les responsables répondent beaucoup plus à remplir les désidérata de ceux qui signent les décrets au détriment de l’indispensable nécessité de veiller et de faire respecter les lois de la République tels que contenu dans le cadre de la constitution. On peut continuer et énumérer beaucoup de choses. L’âge légal pour être élu est de 18 ans. Quelqu’un qui n’a pas la possibilité d’être autonome par lui-même sur le plan financier, en termes d’expérience. C’est ravaler la fonction d’élu que ce soit à l’Assemblée nationale, que ça soit comme président de la République. Donc, on est en train de ravaler à sa plus simple expression la fonction présidentielle et la celle du député. Parce que pour assumer certaines responsabilités, il faut faire preuve de maturité, de responsabilité, et faire preuve dans une certaine mesure, d’une certaine indépendance d’esprit qui est conférée par l’âge tel que contenu dans la constitution de 2010 qui fixait le barème à 35 ans.

En d’autres termes, on ravale également dans le cadre de la constitution telle qu’elle est présentée actuellement, la dimension de la solidarité telle que l’Etat doit l’assumer. Dans une société de plus en plus complexe et qui change, la responsabilité et la solidarité nationale sont ramenées entre les mains des enfants qui ont droit d’entretenir ou de s’occuper des parents. Ceux qui n’ont pas d’enfants, ceux qui dont les enfants n’ont pas une situation convenable leur permettant de subvenir au besoin des parents, cela veut dire que dans une certaine mesure, c’est une société darwinienne qui est mise en place. Les forts resteront les forts et les faibles resteront toujours les faibles. Et, dans ce cadre de la société, c’est la loi de la jungle qui va primer. Donc, la solidarité nationale telle qu’elle devrait être, dans le cadre d’une fonction de l’Etat, dans un rôle de répartition des richesses est négligée au profit simplement d’une demande de dire que les enfants doivent s’occuper de leurs parents.

En conclusion, cette nouvelle constitution telle qu’elle est présentée est une négation de toutes les luttes qui ont été menées depuis 1984, qui nie l’expérience politique accumulée et qui met la Guinée dans une situation d’un retour en arrière d’une extrême gravité.

Propos recueillis et décryptés par Alpha Assia Baldé pour Guineematin.com

Tél : 622 68 00 41

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