Dr Morissanda Kouyaté, Directeur exécutif Comité interafricain (CI-AF)

Comme annoncé dans nos précédentes publications, l’humanité a célébré le mercredi dernier, 25 novembre 2020, la journée mondiale pour l’élimination des violences faites aux femmes. Et, dans la ferveur de cette célébration, Guineematin.com a donné la parole à Dr Morissanda Kouyaté, directeur exécutif du comité exécutif du comité interafricain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes.

Dans son franc-parler habituel, ce lauréat du prix Nelson Mandela des Nations-Unies 2020 a dénoncé l’opportunisme de certaines ONG qui s’engagent dans le noble combat de la lutte contre les violences faites aux femmes. Ce fervent défenseur des femmes veut qu’on oublie désormais la démagogie et qu’on aille droit dans la réalisation d’actes concrets dans ce combat.

« Il y a plus de phénomène mode dedans que d’engagement réel. Alors, il faut que l’on passe de l’autre côté de la barrière. Ou bien on est convaincu que les violences faites aux femmes sont mauvaises, elles doivent s’arrêter ou alors on y doute et puis on fait autre chose. Souvent, il y a beaucoup d’opportunistes dedans. Le noyau dur n’est pas encore très grand… Mais, il faut qu’on s’engage, qu’on oublie la démagogie, les discours, les écrits et qu’on aille dans les actes. C’est pourquoi, je demande aux pays de faire appliquer les lois », a dit Dr Morissanda Kouyaté dans cet entretien.

Décryptage !

Guineematin.com : quel est votre regard sur la situation des femmes et le respect de leurs droits en Guinée ?

Dr Morissanda Kouyaté : permettez-moi de remercier Guineematin.com pour le travail que vous faites et le fondateur du site ; et, à travers vous, toute la presse guinéenne. C’est vrai, aujourd’hui est un jour important ; car, c’est la journée internationale de lutte pour l’élimination de la violence faite aux femmes. Et moi, je dirais aux femmes et aux filles parce que souvent on oublie les filles. Au niveau international ou au niveau guinéen, il y a des avancées ; mais, pas au rythme que nous nous souhaiterions. On aurait pu aller plus vite. Je viens de faire une publication où j’ai dit que les femmes et les filles ont la capacité d’être violentes aussi. Mais, elles ne se servent pas de cette capacité, c’est nous les hommes qui nous servons de ça. Alors, on peut vite faire comme elles. Ne pas utiliser notre capacité d’être violent. Au niveau de la Guinée, il y a comme un paradoxe. La Guinée depuis son indépendance et même avant, les femmes guinéennes ont toujours été à l’avant-garde pour la défense de leurs dignités, leurs droits. Même pour l’indépendance du pays, les femmes guinéennes ont fait du bon travail ; et, elles continuent à se battre pour cela. Cependant, la société pourrait répondre plus. Je ne dis pas de supporter, de les aider, ce terme je ne l’aime pas. Je veux simplement que l’on sache que comme nous les hommes, nous avons les mêmes droits, que nous sommes égaux et qu’il y a ni sexe fort, ni sexe faible. Il y a des humains qui sont biologiquement différents. Alors, au niveau de la Guinée je suis très heureux de voir que les jeunes filles et quelques jeunes dames ont pris les choses à bras le corps et se battent. Rien ne sert de se taper la poitrine pour dire que : moi j’aime les femmes, je les aide, je les appuis ; non ! Ce que nous devons faire c’est de les laisser elles-mêmes se défendre et dire non aux violences qui leur sont faites. Alors, si je peux me résumer, je dirais que ça avance ; mais, pas au rythme que nous voulons.

Guineematin.com : quels sont les types de violences chez les femmes qui sont les plus fréquentes aujourd’hui dans notre pays ?

Dr Morissanda Kouyaté : ça fait 36 ans de ma vie que j’ai consacré à la lutte contre la violence faite aux femmes, particulièrement les mutilations générales féminines, les mariages des enfants, etc. Dans une de nos recherches, nous avons trouvé 13.000 violences faites aux hommes et aux femmes. Sur les 13.000 violences répertoriées, 2.000 sont faites aux hommes et 11.000 types de violences sont faites aux femmes. Vous pouvez trouver tout et on se demande pourquoi on est arrivé là, pourquoi on fait ça aux femmes. Mais, les plus connues aujourd’hui, ce sont les mutilations génitales féminines, les mariages d’enfants, les viols, les violences domestiques, etc. A côté de ces cas, je veux ajouter la sous scolarisation de la jeune fille. Pour moi, c’est une grande violence le fait que les filles ne soient pas scolarisées comme les garçons. Même si dans les villes ça marche ; mais, dans les villages, nous envoyons nos filles juste pour qu’elles sachent écrire leurs noms et compter pour leurs petits commerces. Je crois que nous devons tous nous battre, y compris les femmes, pour qu’elles sortent de cet état. Que l’on soit sur le même pied d’égalité. On a trop parlé, nous avons fait des conférences et des écrits ; mais, ça ne suffit pas. Nous devons passer à l’acte, c’est-à-dire pas de récupération, ni d’opportunisme ; mais être convaincu que nous vivons dans un monde boiteux qui considère les femmes et filles comme étant des êtres inférieurs. Ce qui est une insulte à l’humanité elle-même.

Guineematin.com : En dépit du combat engagé par les gouvernements, les ONG et les partenaires les violences faites aux femmes sont plus que jamais présentes dans nos sociétés. Selon vous, pourquoi on n’arrive pas à mettre fin à ces pratiques qui déshonorent les femmes et qui remettent en cause, s’il faut le faut ainsi, la condition humaine tout court ?

Dr Morissanda Kouyaté : il faut dissocier les choses. Il y a ce qu’on appelle le phénomène de mode. Il y a des sujets très importants que beaucoup de personnes traitent souvent sous l’angle de la mode. Ils vont créer des ONG pour dire : moi aussi je suis contre les violences faites aux femmes et ils vont aller voir les organisations internationales. C’est bien parce que moi j’ai toujours dit que tout le monde vient. Mais, ce qu’il y a plus de phénomène mode là dedans que d’engagement réel. Alors, il faut que l’on passe de l’autre côté de la barrière. Ou bien on est convaincu que les violences faites aux femmes sont mauvaises, elles doivent s’arrêter ou alors, on y doute et puis on fait autre chose. Pour répondre à votre question, ce que tout ce monde que nous voyons parler de violences faites aux femmes, souvent il y a beaucoup d’opportunistes dedans. Le noyau dur n’est pas encore très grand. Tant mieux, on ne peut dire tel fait de l’opportunisme, tel autre fait du sérieux. Même le fait de venir par opportunisme dire que les violences faites aux femmes ne sont pas bonnes, c’est plus. Mais, il faut qu’on s’engage et qu’on oublie la démagogie, les discours, les écrits et qu’on aille dans les actes. C’est pourquoi je demande aux pays de faire appliquer les lois. On a beaucoup de lois qui préviennent les violences faites aux femmes ; mais, on ne les applique pas. Si on prend les lois sur l’héritage, il suffit que l’homme meure pour que sa femme tombe dans la galère, qu’on commence à la discriminer, qu’elle doit être épousée par son beau frère si tu ne veux pas on te chasse d’ici, etc. Il suffit que son mari meure pour qu’elle tombe dans l’enfer.

Guineemtin.com : Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui que les traditions un pesanteur qui ralenti les efforts déjà engagés dans la lutte contre ces violences dans nos sociétés ?

Dr Morissanda Kouyaté : bien sûr ; mais ce sont encore des traditions qui ne sont pas des religions. La tradition est une chose que l’on répète à longueur de journée sans se poser la question. On imite nos grands parents dans un domaine donné, sans se poser de question. Sinon, si on se pose de question, on dit que c’est ce que nos parents ont fait. Une tradition, on la pèse pour voir son évolution. Si vous regardez dans la nuit des temps, des gens faisaient des sacrifices humains de façon officielle. Pour qu’il y ait des récoltes, on tue une fille ou deux filles ou un garçon ; mais, aujourd’hui qui oserait faire ça ? Ces traditions ont disparu avec le temps. Donc, les traditions ne sont pas des montagnes, ce ne sont pas des religions, ce sont des comportements.

Guineematin.com : En Guinée, certains observateurs estiment que l’un des problèmes majeurs qu’on rencontre dans la lutte contre les violences faites aux femmes est le manque de statistiques fiables. Qu’est-ce que vous en dites ?

Dr Morissanda Kouyaté : d’abord, il faut dire qu’il y a une chose qui nous manque beaucoup dans nos projets et programmes : ce sont les statistiques qui nous permettent de prendre la photographie d’une situation à un instant T et travailler contre ces choses. Et puis, un ou deux ans après, de prendre la même situation pour voir si la situation a évolué. C’est ça le rôle des statistiques. Mais, quand on prend les mariages d’enfants ou bien les mutilations génitales féminines dans lequel je suis très engagé, au moins on trouve quelques statistiques et les différents gouvernements africains ont pu travailler avec les partenaires pour faire l’enquête démographique et de santé (EDS). Ces enquêtes donnent des statistiques sur certaines violences ; mais, encore une fois, il ne faut pas prendre 3 ans pour faire des statistiques. Chaque fois qu’on fait un petit travail, essayons de photographier la situation quand on commence et puis rephotographions quand on a fini. On peut le faire. On peut interroger 100 personnes avant de commencer une sensibilisation et après la sensibilisation on interroge encore 100 personnes et on compare. Encore une fois, vous avez raison, nous sommes en pénuries de statistiques dans notre pays.

Guineematin.com : En tant que directeur exécutif du Comité inter africain (CI-AF), comparativement aux autres pays africain que vous couvrez, où est-ce que vous pouvez situer notre pays dans cette lutte contre les violences faites aux femmes ?

Dr Morissanda Kouyaté : dans la lutte contre les violences faites aux femmes, la Guinée est au premier plan. Dans notre histoire, nous sommes à la tête de la mobilisation africaine pour l’émancipation des femmes ; mais, au fur et à mesure qu’on s’en est allé, les choses n’ont pas marché comme cela devait être. Il y a encore des violences faites aux femmes que je mets au compte de nous tous. Surtout que c’est le gouvernement qui doit prendre l’initiative de faire de cela une priorité. J’apprécie qu’on donne de l’argent aux femmes pour leur autonomisation parce que si elles ne sont pas autonomes, elles ne peuvent pas se retirer de ces phénomènes de violences. Mais, encore une fois, on a besoin de leurs vrais statuts avant qu’elles aient l’argent. Qu’elles soient capables de se sentir comme une personne valable dans la société. Quand son mari meure, que la femme dise : c’est ça que je fais avec mes enfants, ça je ne le fais pas et qu’il n’y ait pas de pression et qu’on ne parle pas de tradition parce que ça sera une coercition qu’on ne peut pas accepter. Il y a des domaines où on est en train de faire des avancées ; mais, encore une fois, on peut faire plus. Notre pays s’appelle la Guinée qui signifie la femme. Alors essayons de mettre les femmes devant. On ne donne pas aux femmes, on les associe à ce que nous faisons. Je ne vois pas l’appui aux femmes comme un partage comme pour dire voilà les femmes on vous donne ça. Non ! Venez, on crée la richesse ensemble et on se partage cette richesse ensemble. C’est ça la responsabilisation. Les femmes sont dans la société, on n’a pas à leur donner, c’est pour elles.

Guineematin.com : votre message de la fin.

Dr Morissanda Kouyaté : je reprends ce que je dis : les femmes et les filles sont capables d’être violentes comme nous. Mais, elles ne s’en servent pas ; elles ne veulent pas l’utiliser. Alors nous, au moins, ayons la décence, l’élégance, le respect du fait qu’elles ne s’en servent pas. Nous aussi, ne nous en servons pas. La violence ce n’est pas un monopole masculin. Les femmes se défendent, elles peuvent être violentes ; mais, elles ne veulent pas. Elles sont douces, elles sont dociles, elles caressent, elles parlent bien et elles veulent laver tout en ordre. Elles cachent leur violence pour sortir l’amour. Alors nous aussi on peut faire ça. C’est ce qu’on doit faire au lieu de continuer à faire des discours.

Interview réalisée par Alpha Assia Baldé pour Guineematin.com

Tél : 622 68 00 41

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