Dans un entretien qu’il a accordé à Guineematin.com, ce mardi 12 octobre 2021, le directeur de l’information de Djoma media est revenu sur l’attaque subie par ce groupe médiatique dans la nuit du samedi dernier et le gel du compte bancaire de l’entreprise. Aboubacar Condé a déploré ces actes des nouvelles autorités guinéennes, qui semblent à ses yeux, vouloir faire taire les médias privés. Le journaliste en a profité pour inviter la junte militaire au pouvoir à considérer la presse, non pas comme ennemi mais comme partenaire.

Décryptage ! 

Guineematin.com : deux personnes (un policier et un militaire) ont été blessées dans un échange de tirs entre des policiers et des membres des forces spéciales, qui a eu lieu samedi dernier au siège de Djoma media. Expliquez-nous ce qui s’est réellement passé.

Aboubacar Condé, Directeur de l’information à Dioma média

Aboubacar Condé : c’est vers 22 heures que nous avons reçu la visite de deux agents des forces spéciales, qui ont dit qu’ils étaient venus vérifier une information selon laquelle il y a des véhicules dans notre cour qui appartiennent à l’Etat. Quand ils sont venus, ils ont trouvé les forces de sécurité ici, qui leur ont demandé de présenter l’ordre de mission qui atteste qu’ils sont effectivement dans une mission du CNRD. Puisque quand les bavures et règlements de compte avaient commencé, le CNRD avait dit que prochainement, tout militaire qui se présenterait dans un domicile ou dans un service sans être muni d’un ordre de mission, il ne faudrait pas que les services concernés collaborent avec l’intéressé. 

Donc, les policiers ont demandé à ces deux personnes leur ordre de mission. Ils ont dit qu’ils n’en ont pas ; mais, qu’ils vont forcément rentrer dans la cour. Les policiers ont appelé leur hiérarchie, c’est-à-dire le commandant de la CMIS de Cosa, le colonel Amara Camara. Ce dernier a demandé aux gens de ne pas permettre aux deux éléments de rentrer s’ils ne sont pas munis d’un ordre de mission. Le colonel a pris son véhicule et d’autres agents pour venir à la radio. Ils sont venus trouver qu’il y a altercation entre les policiers et les deux militaires. Les altercations se sont soldées par des échanges de tirs entre les deux parties. Il y a eu deux blessés dont un de leur côté et un du côté des policiers. 

C’est ainsi qu’ils ont informé le directeur général de notre média qui, à son tour, a appelé le colonel Balla Samoura. Celui-ci a envoyé une autre équipe, tout en demandant au directeur général de dire à l’équipe qui est là, d’ouvrir le portail pour que ceux-là puissent regarder l’intérieur de la cour. C’est ce qui fut fait. Ils sont rentrés et ont n’ont rien trouvé à l’intérieur. Maintenant, vers 1 heure du matin, un autre groupe est revenu sur les lieux. Puisqu’avec les deux éléments des forces spéciales, il y avait plus de policiers,  ils ont pris le deuxième élément et l’ont déposé à la Brigade de recherches de Kipé. Donc, d’autres sont venus je peux dire en représailles. Ils sont d’abord passés récupérer leur élément qui était à la Brigade de recherches, ils sont venus ici et ont paradé un peu. 

Ils sont rentrés dans les deux cours et ont demandé où se trouvait le serveur de la radio. Nous ne savons pas pour quelles fins. Peut-être que c’était pour faire des actes de sabotage de nos installations. Heureusement, on avait mis hors circuit tous les équipements. Donc, la radio était éteinte et la télé, la même chose. D’ici, ils se sont rendus au domicile du colonel Amara, commandant de la CMIS de Cosa, à Symbaya. Ce dernier n’y étant pas, sa femme et sa maman ont été terrorisés, selon leurs témoignages dont nous avons les vidéos ici, ils ont pris là-bas de l’argent et des objets de valeur et d’autres ont été blessés.

Guineematin.com : aujourd’hui, dans quel état d’esprit se trouve le personnel de votre groupe ?

Aboubacar Condé : on vous assure que la sérénité est là ; mais, ce qui nous fait craindre, c’est cette volonté d’en découdre vaille que vaille avec la presse privée de la part des nouvelles autorités. Puisque, quand vous regardez ce qui est en train d’être fait sur le terrain, toutes les rencontres officielles organisées aujourd’hui par le CNRD, l’accès est formellement interdit à la presse privée. Il vous souviendra que lors des concertations qui se sont déroulées au Palais du peuple, aucun média privé n’a eu accès à la salle. Même l’investiture, il a fallu une bataille de haut niveau pour que  les organisateurs acceptent que la presse privée soit acceptée dans la salle afin de retransmettre les échos de cet évènement. 

Hier, lorsque le président sierra-léonais est venu à Conakry, la presse privée n’a pas été acceptée au salon d’honneur de l’aéroport. L’installation du Premier ministre, la presse privée, a été bloquée. Avec ces nouvelles autorités, c’est comme si on leur a dit de tout faire afin d’éviter la presse privée. Et parmi ces médias privés, Djoma occupe une place prépondérante. Déjà, on fait des descentes inopinées, sans ordre de mission, à des heures indues chez nous, on gèle le compte de notre entreprise, forcément, ça peut affecter le moral. Est-ce que leur ambition, leur volonté c’est de faire taire les médias privés en commençant par Djoma ? La démarche a tout l’air. 

Guineematin.com : vous avez parlé du gel du compte bancaire de Djoma, quel sera l’impact de cela dans le fonctionnement du groupe ?

Aboubacar Condé : l’impact est négatif et dramatique chez les travailleurs, parce que vous savez, chez nous, on a réussi à bancariser les salaires. Tout le monde est viré sur son compte. Si le compte du média est gelé et que nous sommes le 12 aujourd’hui, dans moins de trois semaines, c’est la fin du mois, les travailleurs doivent percevoir leur salaire. S’ils ne perçoivent pas, imaginez les dégâts que cela peut provoquer dans le fonctionnement des familles qui doivent faire face aux besoins. On travaille, c’est pour avoir un revenu. Maintenant, si le compte qui doit vous payer est gelé, cela va créer une catastrophe au niveau du personnel de Djoma média. N’oubliez pas que Djoma, en plus de Conakry, c’est 9 antennes régionales et c’est plus de 300 travailleurs. Donc, c’est vraiment une main d’œuvre très consistante. 

Guineematin.com : est-ce qu’on vous a dit pourquoi le compte bancaire de Djoma media a été gelé ?

Aboubacar Condé : malheureusement, aucune explication ne nous a été donnée. Vous avez suivi les différentes annonces faites par rapport au gel des comptes des anciens commis du régime déchu et également les comptes de toutes les structures étatiques. Mais, il ne faut pas qu’on fasse l’amalgame entre le compte d’une entreprise de presse et les comptes des anciens commis de l’Etat ou des structures étatiques. 

Guineematin.com : après l’attaque de votre siège, le colonel Balla Samoura est venu ici hier, avec une délégation du CNRD, ils se sont entretenus avec vous. Est-ce que cette démarche vous rassure ?

Aboubacar Condé : le message dont il a été le porteur de la part du président du CNRD, selon lequel les nouvelles autorités n’ont rien contre la presse, bien au contraire veulent collaborer avec la presse, il est satisfaisant. Mais, est-ce que cela est suffisant pour que nous soyons convaincus que c’est qui est dit c’est le cas ? C’est l’avenir qui va nous édifier. 

Guineematin.com : quelle a été la position de la Haute Autorité de la Communication face à ce qui vous est arrivé ?

Aboubacar Condé : la HAC a été saisie et je pense qu’hier lundi, le bureau de l’URTELGUI s’est rendu là-bas. Il s’est passé un entretien à huis clos et je pense que des engagements ont été pris pour demander des comptes aux autorités.   

Guineematin.com : quel est votre message à l’endroit des journalistes et des nouvelles autorités ?

Aboubacar Condé : à nos confrères, nous les remercions pour cette marque de solidarité unanime qui s’est dégagée depuis que ces événements se sont déroulés. Il y a eu vraiment une synergie d’actions, une pluie de déclarations et de condamnations, puis d’interpellations des nouvelles autorités. Que tous les confrères soient remerciés et je profite de l’occasion pour demander à toute la presse de rester soudée davantage parce qu’on a compris que, de par leur façon de faire, c’est le premier ennemi de ces nouvelles autorités. Maintenant, si on accepte d’aller en rang serré, quels que soient les agissements et les intentions, je pense qu’ils ne parviendront pas à leurs fins. Pour une fois, la presse doit être unie et solidaire. 

Aux nouvelles autorités, c’est de comprendre que l’essence de la démocratie c’est la liberté d’opinion. Et cette liberté d’opinion est garantie par les médias. Donc, refuser de collaborer avec les médias surtout privés, je pense que ça va être compliqué de lier leurs propos à leurs actes sur le terrain. Parce que quand on dit que désormais la justice sera la boussole qui guidera le pas de chaque citoyen, qui peut montrer cela à travers les actes posés ? C’est bien la presse. Donc, qu’ils ne prennent pas la presse comme un ennemi, mais plutôt comme un partenaire incontournable de leur mission.

Interview réalisée par Alpha Assia Baldé pour Guineematin.com

Tél : 622 68 00 41

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