Sculpture : un métier en disgrâce à Kankan (reportage)

Art de modeler, façonner, représenter des objets dans du bois et leur donner une forme esthétique, la sculpture vit certainement ses derniers jours dans la ville Kankan, une des très rares localités de la Guinée profonde où ce métier se pratique encore. Plus personne ne s’intéresse à ce métier qui met pourtant en lumière le génie de l’homme qui, avec habileté et patience, donne forme et beauté à son imagination. Les quelques rares sculpteurs de la place sont vieux et en disgrâce. Ils n’ont pas d’apprentis ; et, leurs œuvres prennent de la poussière. Les clients sont très rares ; et, à cause de la galère, certains sculpteurs ont fuit leurs ateliers et se sont reconvertis dans d’autres secteurs d’activités. La sculpture ne nourrit pas son homme à Kankan et les artistes ne comptent pas mordre de la poussière pour le reste de leurs jours. Autant dire que ce métier pousse son dernier soupir dans cette partie de la Guinée.

Depuis des décennies, aucune exposition n’a été organisée dans cette ville. D’ailleurs, il n’y existe même pas d’espace d’exposition pour faire la promotion des œuvres d’arts issues de la sculpture. Aucun effort n’est fourni pour mettre en valeur ou encourager les sculpteurs. Ces artistes, avec tout leur savoir faire, sont laissés pour compte. La consommation locale est quasiment inexistante. Et, au niveau revenu, c’est une véritable descente aux enfers pour les sculpteurs.

Ibrahima Kalil Sidimé est sculpteur depuis 30 ans. Il travaille dans le premier atelier de sculpture de Kankan (construit en 1927 dans le quartier Kabada 1) et il n’a aucun apprenti. Les jeunes qui étaient avec lui ont déserté à cause de la précarité qui règne dans ce domaine d’activité. Ils sont partis chercher leur pain ailleurs.

Ibrahima Kalil Sidimé

« Avant, les gens se déplaçaient pour venir acheter nos œuvres d’arts, nous aussi on se déplaçait pour aller à Conakry, on travaillait aussi sur commande. Mais, actuellement, on est là-dans juste pour ne pas que le métier disparaisse, sinon beaucoup ont quitté le métier pour d’autres activités. On n’a plus d’apprenti ici, l’atelier est vide » fait-il constaté avec désolation.

Cependant, pour cet artiste professionnel du bois, l’état agonisant de la sculpture à Kankan est en grande partie lié au fait que les autorités en charge de l’artisanat concentrent toutes les activités de promotion de l’art guinéen à Conakry. Et, cette frustration est vécue par cet artiste comme un abandon, un manque d’égard et de considération. D’ailleurs, il ne tente de cacher le sentiment de colère qui l’habite.

« Les gens pensent que quand on parle de la Guinée, c’est seulement Conakry. Je vous donne un exemple, bientôt il y aura une exposition à Dubaï et la Guinée se fera représentée. Mais, si tu ne vas pas à Conakry, tu ne seras pas sur la liste. Tout ça est un handicap pour nous. La Guinée ne se limite pas à Conakry. Ils (les autorités) n’ont aucune considération pour les gens de l’intérieur du pays », martèle Ibrahima Kalil Sidimé, tout en pressant instinctivement l’outil de taillage qu’il a en main.

Actuellement, dans la ville de Kankan, trouver un atelier de sculpture ressemble à chercher une aiguille dans une botte de foin. Il faut fouiner sans relâche et pendant des heures pour en trouver un. Et, dans les quelques très rares qu’on y trouve, les clients ne se bousculent pas. C’est une situation très pénible pour les sculpteurs comme Ahmed Sékou Diané. Cet artiste a construit son atelier en 1993 au quartier Korialén et il y travaille toujours. Il a connu des beaux jours dans ce métier (pour avoir remporté des prix à l’international au temps du régime Lansana Conté), mais aujourd’hui il tire le diable par la queue.

Ahmed Sékou Diané

« Avant on avait plus d’une dizaine d’apprentis, maintenant on en a plus. Pour la clientèle, là on n’en parle pas. Déjà s’il n’y a pas d’étranger, c’est compliqué ; parce que nos parents ne consomment pas la sculpture. Ils admirent le bon travail, mais en définitive ils disent que ce sont les blancs qui aiment ses œuvres », fait-il observer avec une extrême affliction.

Lui aussi (tout comme l’artiste Ibrahima Kalil Sidimé) ressent un sentiment d’abandon de la part des autorités guinéennes. D’ailleurs, Ahmed Sékou Diané accuse les autorités de faire des sculpteurs « des cobayes » pour enrichir des hommes d’affaires à l’occasion des foires.

« Pour ne pas être insolent, il faut dire que c’est des chansons ; parce que nous entendons toujours parler des foires, après on ne voit rien. Les visas qui viennent et les lettres d’invitations, c’est pour les commerçants et autres personnes. Nous sculpteurs, on a toujours entendu parler ; mais, peut-être qu’on sert de cobaye, parce qu’on ne voit rien. La dernière fois que j’ai participé à une foire à Conakry, il a fallu que je cherche autrement pour les frais de transport pour rentrer ici », a-t-il expliqué.

Cependant, les difficultés du moment ne semblent pas ébranler la dévotion et la passion d’Ahmed Sékou Diané pour l’art de la représentation. Sa trentaine d’années de sculpteur a forgé en lui le caractère et il compte bien encore faire preuve de son habileté dans la belle représentation des choses.

« Je suis complètement engagé, je ne peux plus faire machine arrière avec tout ce qui est là. J’ai tout engagé là-dans, mon économie, ma banque, j’ai tout investi dans la sculpture. J’ai au moins, quatre magasins pleins d’œuvres d’arts finies. Même dans ma chambre, si tu veux dans mes toilettes, il y a des sculptures. Ce n’est pas consommé ; mais, on ne peut pas arrêter le travail, parce que c’est ce qu’on a appris », se justifie cet artiste qui respire la forme et l’esthétique.

De Kankan, Abdoulaye N’koya SYLLA pour Guineematin.com

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