Habib Yembering Diallo

Cher ami,

Voilà deux semaines jour pour jour que ton ami est devenu un simple citoyen. Avec le petit recul, je commence à encaisser le coup. Même s’il reste encore à faire pour réaliser véritablement ce qui nous est arrivé. Particulièrement pour mon patron. En l’espace de quelques minutes seulement notre destin a basculé.

C’est vrai que le coup de force m’a surpris. C’est vrai que je pardonnerai difficilement à ces hommes ce qu’ils ont fait. Mais c’est moins eux qui m’agacent que la duplicité de notre société. C’est d’ailleurs ce comportement des miens qui m’oblige à prendre le stylo dans les circonstances actuelles. Car, et tu le verras plus loin, je suis révolté. Non pas contre les militaires qui ont fait de moi un simple citoyen. Mais contre les miens.

Pourquoi j’en veux plus aux miens qu’à ceux qui ont repris par le fusil ce que le peuple nous a donnés par les urnes, te demanderas-tu ? C’est simple. Le jour où j’ai été nommé ministre, en quelques minutes, ma cour fut remplie de parents, amis, connaissances et autres profiteurs de tout acabit. Les plus éloignés m’ont appelé pour me féliciter. La famille, au sens large du terme, a organisé dans les jours qui ont suivi une cérémonie de sacrifice pour prier le Créateur de me protéger et me permettre d’assumer correctement mes fonctions.

Pour organiser ce sacrifice, la famille a mobilisé en un temps record tout ce qu’il fallait. Argent, bœufs riz et autres condiments. En réalité, je ne voulais pas faire ce sacrifice auquel je ne croyais pas trop. Mais devant leur engagement, je n’avais pas le choix. J’ai dû donc m’endetter pour compléter le montant qu’ils avaient obtenu. Au cours de cette cérémonie, un de mes oncles a pris la parole pour dire qu’il n’était pas surpris par ma promotion. Estimant que celle-ci ne résultait pas de mes compétences. Selon lui, ce fut la récompense de la soumission de ma mère à mon père. 

Au regard de la bienveillance que les miens m’ont témoignée après ma nomination, je m’attendais à une réaction de leur part après ma destitution. C’est vrai que les premiers jours, personne ne pouvait s’aventurer chez moi au risque d’être arrêté. Mais après notre passage au palais où nous avons été humiliés avec cette histoire de minute de silence pour victimes de notre régime, nous avons été vite libérés.  Il y avait désormais aucun obstacle à venir chez moi.

Mais non seulement les gens ne sont pas venus, mais aussi ils n’ont pas appelé. Pire, quelqu’un m’a raconté que l’oncle qui avait fait les éloges de ma mère à ma nomination aurait dit qu’il n’est pas surpris par ce qui m’est arrivé. Estimant que c’est seulement à la fin de la vie de l’homme qu’on peut dire qu’il est béni ou maudit. Si c’était à refaire, les gens seraient surpris. Car désormais je sais qui est qui dans la famille.

Côté amis, c’est à peu près la même chose. A la seule différence qu’eux n’avaient rien fait à ma nomination en termes d’organisation. Mais ils gardent tous ou presque le même mutisme. J’ai compris que dans ce pays ce n’est pas l’homme qui est important. Ce n’est pas ce qu’il est mais ce qu’il a. Et pourtant durant ma carrière, j’ai essayé autant que faire se peut de mettre en application ce conseil d’André Gide « Enseigne aux autres la bonté, tu peux avoir besoin de leurs services ». Je crois que j’ai cultivé l’esprit de bonté partout où je suis passé, mais j’ai récolté l’ingratitude. Parce que l’homme est l’être le plus ingrat de toutes les créatures.

Pour t’illustrer mon assertion, les agents qui assuraient la sécurité chez moi sont partis sans me dire au revoir. Quand je l’ai dit à un voisin, il m’a rétorqué que je devais plutôt remercier Dieu qu’ils soient partis sans me causer des ennuis. Me rappelant le mauvais traitement qu’un garde du corps avait infligé à son ex-patron quand celui-ci a perdu son poste dans des circonstances similaires. Et pourtant j’ai traité ces gens-là comme de vrais frères à moi.

Après le départ de ces agents, un ami a proposé de m’envoyer un vigil relevant d’une société de gardiennage privée. Moins pour assurer ma sécurité que pour combler le vide laissé par les militaires. Selon lui, c’est pour éviter la risée des riverains. Leur montrer que les autres sont partis mais la maison reste toujours gardée. Mais comme dit le dicton populaire, il y a un certain nombre de choses qu’on ne peut pas cacher. Entre autres l’aisance et la souffrance. Mettre un vigil devant la cour d’une maison où tous les corps armés étaient présents, où des 4*4 faisaient des allées et venues et qui ne ressemble désormais qu’à une maison abandonnée par ses occupants, serait plutôt plus ridicule que l’absence totale d’agents. J’ai donc décliné l’offre de mon ami.

Bref, comme tu le vois, il est plus facile d’être un ministre limogé que ministre destitué après un coup d’Etat. Dans le premier cas seul le ministre s’en va. Dans le second c’est tout le système auquel il appartenait qui dégringole.

Je voudrais terminer en te disant que les jours qui viennent s’annoncent plutôt difficiles. Emballé par mon statut, j’ai négligé de chercher une voiture pour remplacer l’épave que j’ai. Avec la récupération de la voiture de fonction, je n’ai que cette vielle et voiture. Or avec ses pannes récurrentes, je ne voudrais pas la prendre pour sortir. Car pour rien au monde je ne veux que des gens comme l’oncle dont je parlais me surprennent dans la circulation en train de pousser ma voiture. Du coup, je souhaite que tu m’aides à réfléchir pour faire face à tous ces problèmes.

En attendant ta réponse, je te prie de garder le contenu de cette lettre strictement confidentiel.

Ton ami, l’ex-ministre ou le ministre tout court. Car, une fois devenu ministre, on le reste à vie.

Habib Yembering Diallo, joignable au 664 27 27 47.

Toute ressemblance entre cette histoire ministérielle et une autre n’est que pure coïncidence.

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Guineematin