Dr. Attaoulaye Sall, Directeur Général de l’hôpital régional de Labé
Dr. Attaoulaye Sall, Directeur Général de l’hôpital régional de Labé

Plus d’une semaine après le meurtre de Boukariou Baldé, battu à mort par des policiers à l’occasion d’une manifestation d’étudiants à l’université de Labé, le directeur général de l’hôpital régional de Labé a accordé une interview à un envoyé spécial de Guineematin.com dans la ville. Dr Ataoulaye Sall est revenu sur les circonstances dans lesquelles ses services ont reçu l’étudiant qui était blessé, la prise en charge faite sur place et les raisons de son évacuation à Conakry.

Décryptage !

Guineematin.com : avant de mourir, l’étudiant, Amadou Boukariou Baldé, a été reçu dans votre hôpital pour des soins. Dites-nous dans quelles circonstances vos services l’ont reçu ?

Dr Ataoulaye Sall : je voudrais commencer par présenter les condoléances de mon établissement à la famille de monsieur Boukariou Baldé et aussi à la famille estudiantine guinéenne, et particulièrement au centre universitaire de Hafia de Labé. A l’occasion de ces mouvements (manifestation d’étudiants à l’université de Labé), il y a eu des blessés qui ont été admis à l’hôpital régional de Labé. Et, ces blessés sont au nombre de cinq (5), parmi lesquels il y a ce jeune Boukariou.

Ce jeune, Boukariou Baldé, a été admis ici le vendredi, 31 mai 2019, aux alentours de 13 heures 40 minutes. Il a été déposé par le centre universitaire de Hafia. Il a été reçu aux services des urgences, et là, tout de suite, on s’est rendu compte que son état est sérieux puisqu’il était déjà dans un état de perte de connaissance. Il était vivant, mais il était dans le coma. C’est ainsi que du service des urgences, il a été transféré au service de réanimation. Et, c’est pratiquement là que toute la prise en charge a eu lieu.

Guineematin.com : en parlant de la prise en charge, on apprend que Boukariou n’a pas bénéficié de soins adéquats parce que les médecins s’intéressaient plus à l’aspect pécuniaire qu’à lui sauver la vie.

Dr Ataoulaye Sall : j’ai commencé par vous dire que ce jeune a été déposé ici par le centre universitaire de Hafia. Et quand il a été déposé ici, nous au niveau de l’hôpital, on a besoin d’enregistrer la personne responsable. Donc, comme personne responsable, d’emblée c’est le centre universitaire qui a été enregistré en la personne de monsieur Mamadou Yaya Barry, puisque c’est lui qui l’a déposé. Et au niveau du service de réanimation, dès qu’il a été reçu, la prise en charge a commencé automatiquement. Au cours de cette prise en charge, il y a eu des médicaments, il y a eu des consommables qui ont été utilisés. Et, ça, je vous dis que c’est l’hôpital régional qui a fourni.

La réanimation a fait une commande de médicaments, qu’on a adressée à la pharmacie de l’hôpital, et la pharmacie de l’hôpital a fourni la totalité du médicament dont on avait besoin. Et, c’est avec ça que la prise en charge de monsieur Baldé a été assurée. Maintenant, dans les lots de médicaments qui avaient été demandés par la réanimation, il y a eu une molécule qui n’était pas disponible au niveau de la pharmacie hospitalière. Mais là aussi, la pharmacie hospitalière a pris soin, je vous montrerai le document, pour aller se procurer de ce médicament au niveau d’une officine privée de la place. Le médicament a coûté 165 mille francs contre une facture que la pharmacie de l’hôpital a payée. Maintenant, vers 16 heures, quand l’université est revenue, l’université a remboursé les 165 mille francs contre reçu.

Guineematin.com : d’autres aussi ont indiqué qu’il n’y avait que des médecins stagiaires qui se sont occupés de lui et que c’est pourquoi d’ailleurs la prise en charge n’a pas été bonne. Qu’en dites-vous ?

Dr Ataoulaye Sall : ça, ça me surprend. Je viens de vous expliquer d’abord comment la prise en charge a eu lieu. Et, quand il y a eu ça, non seulement il y a eu une mobilisation au niveau de l’hôpital, mais aussi il y a eu une mobilisation au-delà de l’hôpital par rapport au cas. Donc, je puis vous garantir que la prise en charge a été correcte.

Guineematin.com : l’autre information que nous avons apprise est que le jeune serait décédé au sein de l’hôpital de Labé. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’ambulance qui devait passer prendre ses parents à Dalaba a continué directement sur Conakry. Parce que vous ne voudriez pas que ses parents, notamment son père, sache que leur fils est déjà mort. Est-ce vrai que Boukariou est décédé à l’hôpital de Labé avant même son évacuation à Conakry ?

Dr. Attaoulaye Sall, Directeur Général de l’hôpital régional de Labé

Dr Ataoulaye Sall : je vais vous aider. Quand un malade est admis dans la salle de réanimation, ça veut dire que ce malade a besoin de soins intensifs. J’ai entendu dire qu’on ne permettait pas aux gens de rentrer dans la salle de réanimation. C’est normal. Que ça soit ici ou ailleurs, dans un service de soins intensifs, il n’y a pas de rentrées et de sorties. Ça veut dire que c’est des malades graves qui sont là, qui ont besoin de soins, qui ont besoin de suivi rapproché. Je voudrais profiter de l’occasion pour remercier très sincèrement les étudiants de l’université de Hafia qui étaient là, puisque ces consignes, ils les ont observées à la lettre. Et, ça a permis à l’équipe qui était à la réanimation de faire correctement le travail.

Ceci dit, je voudrais aussi vous dire qu’à la réception même du malade, on a pensé à le référer sur Conakry. Mais, techniquement parlant, on ne pouvait pas, puisque pour référer un malade, il faut s’assurer qu’il a la chance de quitter Labé et d’arriver vivant à Conakry. C’est une responsabilité technique, c’est une responsabilité médicale. Donc, à l’issue de l’évaluation qui a été faite à la réception, on a compris qu’il a eu un traumatisme très sévère, avec même risque d’hémorragie cérébrale. On s’est dit qu’à l’état, on ne peut pas le mettre dans un véhicule pour aller à Conakry, vous savez que c’est 450 kilomètres.

Donc, en pareille situation, qu’est-ce qu’il faut ? En pareille situation, il faut admettre le patient en service de réanimation, essayer de le rééquilibrer, essayer de lui donner un peu de force quand-même pour qu’il puisse entamer la route. Et, c’est ce que nous avons fait. De 13 heures 40’ au moment de la réception, on s’est occupé de lui et on a voulu mettre le maximum de chance de son côté pour pouvoir entamer le voyage. Je vais vous dire une chose, moi, j’ai reçu un appel téléphonique d’un journaliste à Conakry qui m’a dit :  »Docteur, la famille souhaiterait qu’on évacue le malade sur Conakry ». J’ai dit :  »nous aussi, c’est ce que nous voulons ; mais, en l’état, il ne peut pas supporter la route. Donc, permettez qu’on le mette en soins intensifs, qu’on essaye de voir si on peut remonter son état pour le voyage et que si ce moment arrive, on va essayer de l’évacuer ». Je lui ai dit d’être notre porte-parole auprès de la famille. Et, donc, on a continué la prise en charge jusqu’à 19 heures-20 heures, on a estimé qu’il est un peu remonté et que peut-être on peut tenter de l’évacuer sur Conakry. C’est en ce moment que la décision a été prise. C’est d’abord une décision technique, donc médicale. L’idée est partie de l’hôpital, les autorités ont été saisies, les autorités ont donné leur accord et l’hôpital a mis à la disposition l’ambulance et une équipe. Voici comment le transfert s’est effectué.

Guineematin.com : pourquoi alors cette ambulance ne s’est pas arrêtée à Dalaba pour prendre les parents du jeune, qui l’attendaient là ?

Dr Ataoulaye Sall : ce qu’il faut dire, c’est qu’on est dans des logiques différentes. La logique qui avait été mise en avant c’est quoi ? C’est essayer à tout prix de sauver le jeune Boukariou. Et, c’est ce qui explique, je viens de vous le dire, pourquoi on l’a admis en soins intensifs et pourquoi à 20 heures la décision de le référer sur Conakry a été prise. Et une fois que l’ambulance a quitté Labé, il fallait essayer de rallier Conakry le plus rapidement possible. Et, moi, je me posais la question, l’état dans lequel se trouvait le jeune Boukariou, aller à Dalaba, se mettre à rechercher son père et sa mère, imaginez un peu le choc émotionnel que ça va faire, est-ce que ça va faciliter le voyage ? Moi, je me suis dit que l’important en pareille situation, c’est de mettre le maximum de chance du côté du malade pour voir si on peut le sauver. Et, c’est ce qui a été fait. Malheureusement, Dieu en a décidé autrement.

Guineematin.com : c’est la fin de cet entretien. Un dernier mot ?

Dr Ataoulaye Sall : le dernier mot, c’est encore de présenter toutes les condoléances à la famille de Boukariou, et ensuite dire que pour l’hôpital de Labé, nous pensons avoir fait techniquement tout ce qui était à notre pouvoir pour aider vraiment à sauver le jeune Boukariou. Et dans cette entreprise, nous avons travaillé bien évidemment, avec les autorités de proximité, je veux parler de la préfecture, je veux parler du gouvernorat, mais aussi, on a eu des échanges avec l’université. Mais, ce qui est de l’hôpital de Labé, on s’est focalisé sur la partie médicale, la partie technique. Et, je pense que, c’est important aussi de la rappeler, j’ai entendu les gens parler de paiements. Nous, il y a longtemps, on travaille avec le centre universitaire de Labé. Quand ils déposent des malades que ça soit des étudiants, que ça soit des encadreurs, l’hôpital a toujours assuré la prise en charge. Et le moment venu, l’université a toujours fait face à ses factures. Donc, si quelqu’un dit qu’il a reçu les factures de l’hôpital, ou qu’il a reçu des reçus de paiements avec l’hôpital, qu’il veuille bien les présenter. Moi, je pense que ce qui nous focalise, c’est vraiment le cas de Boukariou, et faire en sorte aussi qu’à l’avenir, que des cas similaires ne se reproduisent pas.

Entretien réalisé à Labé par Ibrahima Sory Diallo, envoyé spécial de Guineematin.com

Tél. : (00224) 621 09 08 18

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