Amadou Diallo

Dans une très vivante interview accordée à Guineematin.com, le journaliste Amadou Diallo a donné sa lecture de la situation sociopolitique actuelle de la Guinée. Dans cette dernière partie, l’ancien correspondant de la BBC (British Broadcasting Corporation) à Conakry est revenu sur le règne du président Alpha Condé, les relations que lui, Mouctar Bah de RFI et Ben Daouda Sylla d’Africa N°1 avaient avec les opposants Alpha Condé, Siradio Diallo et Bâ Mamadou, ses deux seules sanctions en Guinée en tant que journaliste, et sur bien d’autres sujets.

Décryptage !

Guineematin.com : après Moussa Dadis, il y a eu Sékouba Konaté, puis Alpha Condé au pouvoir. Mais, on constate que plus de 9 ans après le massacre du 28 septembre 2009, on continue d’enregistrer des morts pendant les manifestations de l’opposition à Conakry. Comment, à partir de Dakar, vous observez cela ?

Amadou Diallo : c’est avec beaucoup de peine ! J’observe tout ça avec beaucoup de peine, parce que je trouve qu’il y a eu beaucoup de sacrifices pour que la Guinée fasse le bond en avant. Il y a eu beaucoup, beaucoup de sacrifices. Combien de personnes ont été tuées dans les manifestations de l’opposition sous le régime du Général Lansana Conté ? Moi, je ne saurais le dire, mais il y en a eu beaucoup. Rien qu’avec l’insurrection populaire de 2006-2007, dirigée par le syndicat (par la CNTG affiliée à l’USTG), il y avait eu beaucoup de morts, indépendamment des autres manifestations antérieures de l’opposition. Donc, vous savez par après ce qui s’est passé quand il y a eu le gouvernement de consensus dirigé par Lansana Kouyaté. Certains Guinéens disaient que c’était la seconde indépendance de la Guinée. Mais, rapidement aussi, cette indépendance s’est effilochée. Vous avez dit qu’après Dadis, il y a eu Sékouba Konaté, il y a eu après le professeur Alpha Condé. Sous Sékouba Konaté, je ne pense pas qu’il y ait eu de victimes. Probablement, il y en a eu ; mais, je n’ai pas souvenance qu’il y ait eu de manifestations réprimées dans le sang et ayant entrainé mort d’hommes. De toutes les façons, lorsque le Général Konaté prenait les rênes du pouvoir, j’étais déjà à Dakar ; lorsque le capitaine Dadis a été victime de cette tentative d’assassinat, j’étais déjà à Dakar. Donc, j’ai suivi la gestion du pouvoir du Général Konaté à partir de Dakar.

Sous le régime du Professeur Alpha Condé, c’est dommage, il y en a eu. Et là, je suis vraiment déçu. Je le dis franchement, je suis déçu parce que le Pr Alpha Condé, je l’ai connu quand il était dans l’opposition. Je vous ai dit, le Pr Alpha Condé, feu Bâ Mamadou, feu Siradiou Diallo, je peux dire que c’était mes potes, mes amis. Ils se battaient pour la liberté et la démocratie, ils se battaient pour que les Guinéens ne meurent plus dans les manifestations de l’opposition parce qu’à leur temps, il y avait beaucoup de militants de l’opposition qui avaient été tués par les forces de l’ordre. La répression sous le Général Lansana Conté aussi était sans limite. Donc, je dis que j’observe tous ces évènements avec beaucoup de gêne parce quelqu’un qui s’est battu pendant toutes ces années pour l’instauration de la démocratie dans son pays, qui arrive au pouvoir et qui n’arrive pas à empêcher des répressions des manifestations des militants de l’opposition, honnêtement, je n’arrive pas à comprendre cela.

Je n’arrive pas à comprendre ce qui se passe parce que, personnellement, je me disais que ce soit Jean Marie, Pr Alpha Condé, Bâ Mamadou ou Siradiou Diallo, si l’un d’eux arrivait au pouvoir, ça allait changer, étant donné qu’ils se sont battus véritablement, parce que c’était difficile de se mouvoir pour les partis politiques. Et donc, les quatre que je vous ai cités se battaient pour qu’il y ait le droit de manifester, qu’ils aient accès à la RTG, les libertés publiques, les libertés individuelles. C’était leur combat, les élections libres et transparentes, la libéralisation des ondes. Mais, je constate que les Guinéens continuent de mourir dans les manifestations de l’opposition alors que c’est le Pr Alpha Condé qui est au pouvoir. Honnêtement, j’ai du mal à l’expliquer. J’ai du mal à le comprendre, franchement.

Guineematin.com : avez-vous eu des contacts avec lui depuis qu’il est arrivé au pouvoir ?

Amadou Diallo : non, depuis que le Pr Alpha Condé est arrivé au pouvoir, il n’y a pas eu de contact entre lui et moi. Il y avait des contacts avant qu’il n’arrive au pouvoir, avant qu’il ne devienne président.

Guineematin.com : l’aviez-vous rencontré ?

Amadou Diallo : je l’ai rencontré ; mais, c’était lors d’une interview. Je pense que c’était lors de sa première sortie quand il est venu à Dakar après les élections de 2010. Il avait fait une sortie sur Dakar ; et, à l’époque, le chef de bureau de la BBC était un guinéen, Ibrahima Diané, qui m’avait demandé d’aller l’interviewer, lui et moi. A cette occasion, on était allé interviewer le Pr Alpha Condé. Il était nouvellement venu.

Guineematin.com : il n’y avait encore que des promesses, il n’y avait pas de passé ?

Amadou Diallo : non, il venait d’arriver, c’était les premiers moments. J’avais été avec Ibrahima Diané à l’hôtel Méridien qu’on appelle aujourd’hui le King Fahd Palace, on l’a interviewé pour la BBC. Mais, depuis ça, je ne l’ai pas rencontré.

Guineematin.com : pourtant, vous vous connaissez bien ?

Amadou Diallo : absolument ! Ah non ! Je vous dis que je le connais très bien et il me connaît très bien parce qu’à l’époque, l’opposition n’avait aucun moyen de se faire entendre sinon qu’à travers la BBC, RFI et Africa N°1. Donc, il va sans dire que le Pr Alpha Condé connaît Amadou Diallo. Il connaît parfaitement qui est Amadou Diallo. C’est pour cela que, le connaissant, connaissant aussi les valeurs pour lesquelles il se battait avec ses pairs de l’opposition, je n’arrive pas à comprendre que des militants de l’opposition soient tués lors des manifestations politiques en Guinée. L’opposition parle de 103 morts. C’est très compliqué. Pendant tout le régime du Président Abdoulaye Wade au Sénégal, pendant 12 ans (entre le 1er avril 2000 et le 02 avril 2012, ndlr), il y a 6 qui ont été tués lors des manifestations de l’opposition au Sénégal. Faites la comparaison.

Guineematin.com : il y a aussi le cas de votre ami et confrère, Mouctar Bah, qui a été suspendu pour trois mois. Comment avez-vous accueilli cela ?

Amadou Diallo : j’observe tout ça avec beaucoup de regret parce que je me dis que Mouctar Bah, Ben Daouda, Amadou Diallo, le Pr Alpha Condé nous connaît parfaitement bien. Que Mouctar soit suspendu sous le règne du Pr Alpha Condé, honnêtement, là aussi, je n’arrive pas à me l’expliquer. Les gens peuvent tout dire de Mouctar Bah, ils ne connaissent pas Mouctar Bah ; mais, le Pr Alpha Condé connaît Mouctar Bah… Quand le Pr Alpha Condé, Jean Marie, Bâ Mamadou, Siradiou Diallo étaient dans l’opposition, nous on faisait notre boulot. Je ne sais pas s’ils percevaient le travail professionnel que nous faisions comme une aide ; mais, nous, on faisait notre boulot. En tout cas, ils ne pouvaient pas se faire entendre à l’étranger, à l’extérieur de la Guinée et même à l’intérieur de la Guinée, sans BBC, sans RFI et sans Africa N°1.

Donc, c’est pourquoi ça me gêne d’entendre que Mouctar Bah a été suspendu sous le règne du Pr Alpha Condé. Ça me gêne, ça me perturbe un peu parce que je me dis que si j’étais en Guinée également, on m’aurait suspendu, on m’aurait qualifié aussi de journaliste ethno. Et pourtant, lorsque le Pr Alpha Condé était dans l’opposition et qu’on faisait des reportages, lorsqu’il a été arrêté, tous les papiers qu’on a faits lorsqu’il était en détention pouvaient nous envoyer en prison. Lorsqu’il était dans l’opposition, tous les papiers qu’on a faits sur lui pouvaient nous envoyer en prison sous le régime du Général Lansana Conté parce que la situation était assez difficile, assez tendue à l’époque. Et, le régime du Général Lansana Conté ne voulait pas sentir le Pr Alpha Condé.

Lorsqu’il a été arrêté, tout papier diffusé sur les ondes internationales comme la BBC, RFI pouvait valoir la prison. Nous l’avons fait. On a si bien fait cela qu’au moment du verdict, moi, j’ai été suspendu. La BBC a été suspendue, RFI a été suspendue, Africa N°1 aussi. Je vous dis que les deux fois que j’ai été suspendu dans ma vie professionnelle, que j’ai eu des sanctions, c’est à propos du Pr Alpha Condé et le RPG. La première fois, c’était à la RTG, c’était le directeur général de la RTG à l’époque, permettez-moi de ne pas le nommer, parce que ça va certainement le gêner…

Guineematin.com : il est vivant ?

Amadou Diallo : oui, il est vivant.

Guineematin.com : c’est un adversaire du régime actuel ?

Amadou Diallo : pas du tout. Je pense qu’il ne milite pas ; mais, c’est quelqu’un pour lequel les gens ont beaucoup d’estime et d’admiration en Guinée. Permettez-moi de ne pas le nommer.

Guineematin.com : qu’est-ce qui s’est passé pour qu’il vous suspende ?

Amadou Diallo : c’est une longue histoire. La première convocation du Pr Alpha Condé à la police judiciaire en 1991, il avait organisé un meeting qui était interdit et le régime a cru devoir l’interroger, l’entendre, le convoquer à la police judiciaire. Et ce jour-là, la tension était vive à Conakry, notamment à Kaloum, parce que la police judiciaire était à Kaloum. Je ne sais pas si elle est toujours à Kaloum.

Guineematin.com : elle est toujours là-bas.

Amadou Diallo : la RTG n’est pas loin. Donc, la rédaction me désigne et je me fais accompagner par un doyen, Boubacar Bah « MAO ». Il est vivant encore et je souhaite que Dieu lui donne longue vie. C’est lui qui décide de m’accompagner pour voir ce qui allait se passer parce que ça risquait de dégénérer. Donc, nous arrivons à la PJ qui était encerclée par des militants du RPG. La police était bien sûr déployée et à la porte d’entrée, c’était des militants du RPG qui étaient là.

Guineematin.com : des militants pacifiques ?

Amadou Diallo : pacifiques, mais assez déterminés. C’était la première fois que le Pr Alpha Condé était convoqué à la police judiciaire. Donc, ils étaient assez déterminés. Je vous dis que c’était les militants qui tenaient la porte d’entrée de la Police Judiciaire ce jour-là. Et donc, j’arrive avec le doyen Boubacar Bah, on se présente, ils nous laissent passer.

Guineematin.com : la police n’était pas là ?

Amadou Diallo : non ! La police n’était pas là ! La police était déployée ; mais, à la porte d’entrée c’étaient les militants du RPG qui étaient là, ils nous dévisagent, vous connaissez les considérations irrationnelles de certains (…) et ils nous laissent passer. Le Pr Alpha Condé était à l’intérieur, face au commissaire qui devait l’interroger. Et, à peine le commissaire ouvre la bouche pour poser la première question, nous entendons des jets de pierres et des tirs de gaz lacrymogènes à l’extérieur de la Police Judiciaire. C’était le cafouillage ! Et, en une fraction de seconde, les militants du RPG sont venus extraire le Pr Alpha Condé et ils sont sortis de la salle. Donc, l’interrogatoire n’a pas eu lieu.

Guineematin.com : ils l’ont forcé à sortir ?

Amadou Diallo : non ! C’était ses militants et sa garde.

Guineematin.com : ses militants qui viennent empêcher qu’il soit entendu ?

Amadou Diallo : je vous dis que ce n’était plus possible, parce qu’il y avait déjà les gaz lacrymogènes. Ça tirait dehors et les militants aussi jetaient des pierres. Les vitres de la DPJ étaient brisées.

Guineematin.com : par les militants ?

Amadou Diallo : oui, par les militants ! Et, les policiers tiraient des gaz lacrymogènes. Donc, il y avait des affrontements entre militants et forces de l’ordre.

Guineematin.com : au niveau même de la PJ ?

Amadou Diallo : oui, au niveau de la PJ.

Guineematin.com : c’était audacieux de la part des militants du RPG de venir s’attaquer à la police judiciaire.

Amadou Diallo : je pense qu’ils avaient leur champion qui était entendu, ils ne savaient pas s’il allait être arrêté ou pas. C’était de bonne guerre qu’ils soient là-bas pour le protéger, pour le défendre. C’est ce qu’ils ont fait. Ils ont si bien fait ça que, en tout cas, il n’a pas été entendu. En une fraction de seconde, la garde du Pr Alpha l’a extrait de la salle et ils sont sortis de la ville. C’était des affrontements et évidemment, le doyen Boubacar Bah et moi, on a cherché à quitter la DPJ. C’est ce jour-là que le premier militant du RPG, sous le régime du Général Lansana Conté, a été abattu par un policier à bout portant…

Guineematin.com : le tout premier ?

Amadou Diallo : le tout premier militant du RPG qui est mort sous le régime du Général Lansana Conté (j’apprendrai plus tard qu’il s’appelait Mamady Condé) est mort au rond-point entre la Police judiciaire, l’immeuble Sony et l’ancien bâtiment qui abritait Air Guinée. Et justement, c’est à cause de cette victime que j’avais été sanctionné. Quand nous avons réussi à retourner à la RTG, parce qu’entretemps, des jeunes de Kaloum aussi étaient sortis contre les militants du RPG pour appuyer la police, il y avait donc des affrontements. Quand nous avons rejoint la RTG, j’ai fait mon papier qui devait passer dans le journal de midi (12 heures 45’), le directeur général a demandé à le voir. Lorsque le papier lui est arrivé, il m’a dit : ‘’monsieur Diallo, vous avez dit qu’il y a eu un mort ?’’ J’ai dit ‘’oui, il y a eu un mort, un militant du RPG a été tué par balles, il est couché en ce moment au carrefour’’. Le directeur ne voulait pas qu’on annonce, qu’on en parle. Et donc, il a saisi le papier et m’a dit de retourner à la police pour confirmer. Je retourne, entretemps, la police donne une conférence de presse, elle confirme qu’il y a eu un mort ; mais, il était 15 heures. Le directeur général en question était parti. Mais, en partant, il avait raturé tout mon papier, il avait écrit des contre-vérités…

Guineematin.com : sur ce que vous avez vécu ?

Amadou Diallo : oui, sur ce que moi j’ai vécu, il a écrit des contre-vérités et pour lui, je devais aller à l’antenne pour lire ces contre-vérités. Mais, moi, je vous ai dit que je me suis toujours assumé. Lorsque je suis allé vers 15h-16h, il y avait le bulletin de 16h15’, on m’a rendu le papier qui était totalement raturé avec des histoires qui étaient fausses. J’ai dit ‘’non, ça, je ne peux pas le dire’’. Donc, je n’ai pas lu ce papier, je suis allé en direct pour le 16H 15’ où j’ai lu tout ce que j’avais écrit en disant qu’il y a eu un mort, un militant du RPG a été tué par balles. Le directeur général écoutait bien la RTG, quand il a entendu ça, il était dans tous ses états. Il a appelé la RTG pour dire de ne pas repasser le papier.

Guineematin.com : parce que lui, son papier n’annonçait pas de mort ?

Amadou Diallo : il n’annonçait pas de mort. C’était tout à fait le contraire.

Guineematin.com : il faisait croire peut-être que les militants étaient provocateurs et violents ?

Amadou Diallo : exactement ! Et moi, je me suis assumé, j’ai dit que je ne peux pas le dire, je ne peux pas le nier parce que j’ai vécu.

Guineematin.com : vous avez retracé ce qui s’est passé ?

Amadou Diallo : j’ai retracé ce que j’ai vécu ; et, là, j’étais prêt à prendre n’importe quelle sanction à cause de ça. C’est pour cela que je suis allé à l’antenne, j’ai lu ce que moi j’ai écrit, j’ai dit qu’il y a un mort, un militant du RPG. De chez lui, le directeur a ordonné de ne pas repasser le papier. A 22 heures, j’ai dit à mon épouse, c’était en 1991, je venais de me marier, j’ai dit à mon épouse : ton mari a provoqué des histoires à la RTG (rire). Et donc, le matin, puisque je suis matinal, je viens trouver que le directeur général était flanqué de ses deux directeurs (radio et télé), je viens lui tendre la main, il ne répond pas. Les deux autres directeurs me répondent quand même. Il me dit : ‘’monsieur Diallo, montez dans mon bureau, vous pensez que vous êtes intelligent, montez dans mon bureau’’. Il me dit : ‘’qu’est-ce que vous me voulez ?’’

Guineematin.com : il vous dit ça dans son bureau ?

Amadou Diallo : il me dit ça dans son bureau. Il dit : ‘’qu’est-ce que vous me voulez ? Vous pensez que vous êtes intelligent ? Moi, j’ai été major de ma promotion’’. J’ai dit : ‘’directeur, là, je vous arrête parce que moi aussi, j’ai été major de ma promotion. J’ai fait l’école normale supérieure de Manéah et j’ai été major. J’ai mes condisciples ici, vous pouvez le leur demander, ils sont nombreux à la RTG’’. Et, il dit : ‘’je ne veux pas vous voir ici, sortez de mon bureau, vous êtes sanctionné, quittez la RTG et ne revenez plus’’. J’ai dit tant mieux. Je prends mon sac et je sors de la RTG. Je ne suis même pas allé à la rédaction. Je sors complètement de la RTG, je viens retrouver ma nouvelle épouse et je lui dis ce qui m’était arrivé. Elle s’inquiète ; mais, je dis que ça va aller. J’ai fait deux semaines à la maison ; et puis, à la fin du mois, je vais au ministère de l’information pour prendre mon salaire. Et c’est là que je rencontre un aîné, Boubacar Yacine Diallo, qui me dit : ‘’Amadou, qu’est-ce qui se passe ? On ne te voit plus à la RTG’’. Je lui dis que je suis sanctionné. Il dit : ‘’mais, qui t’a sanctionné ?’’ Et, je réponds que c’est le directeur général. Je lui explique, il dit non, viens avec moi. Je suis Yacine et nous allons à la direction générale. Il trouve le directeur et pose mon problème. Le directeur général était un peu agacé parce qu’entretemps, mes amis de la rédaction sont sortis dire partout dans la ville qu’Amadou a été sanctionné parce qu’il a été objectif et que le directeur voulait lui faire dire des choses qu’il n’a pas voulues.

Et, donc, quand Boubacar Yacine est allé lui poser mon problème, tout de suite, il a accédé à la demande ; et, il a dit : ‘’oui, ce jeune, j’ai une admiration pour lui ; mais, parfois, il fait le têtu’’. Le directeur me dit de reprendre. Et, en passant, je remercie Boubacar Yacine Diallo qui ne se souvient même pas de cette histoire. Il n’y a pas longtemps, je lui ai rappelé ça. C’était ma première sanction en tant que journaliste.

La seconde, c’est lorsque le Pr Alpha Condé a été arrêté. Deux à trois mois avant le verdict, nous avons été sanctionnés : Ben Daouda Sylla, Amadou Diallo et Mouctar Bah par le CNC (Conseil National de la Communication), dirigé à l’époque par Emile Tonpapa, parce que nos reportages gênaient bien le régime.

Guineemation.com : donc, on n’a pas voulu que vous continuiez à couvrir le procès ?

Amadou Diallo : pas du tout. Et c’est justement pour qu’on ne continue pas de couvrir le procès, de couvrir le verdict. Honnêtement, nos travaux gênaient parce qu’avant ça, pendant tout le temps qu’a duré le procès du Pr Alpha Condé, nous étions les seuls à l’approcher dans la salle d’audience, à parler avec lui. Nous étions les seuls qui osions le faire parce que la salle d’audience était remplie d’agents de renseignements du régime. Il y avait beaucoup de journalistes ; mais, les gens n’osaient pas approcher le Pr Alpha Condé pour parler à cause des agents de renseignement. Mais, nous (Mouctar, Ben Daouda et moi), on l’approchait pour parler. Il acceptait qu’on l’approche parce qu’il était aussi très méfiant, il ne se confiait pas à tout le monde.

Guineematin.com : mais, avec vous, il le faisait ?

Amadou Diallo : absolument ! C’était un ami à nous. Donc, il se confiait à nous, toutes ses conditions de vie, de détention et tout. Et, je rappelle qu’un jour, un journaliste de la RTG qui couvrait l’évènement m’a approché pour dire ‘’Amadou, il ne faut pas t’approcher du Pr Alpha Condé parce qu’ici, il y a beaucoup d’agents des renseignements ; sinon, cela va te coûter cher’’. Il avait raison, la tension était palpable. Il y avait trop de tension autour de ce procès, il y avait trop de tension autour de son arrestation. Mais, j’ai juste dit à ce grand frère : ‘’vous savez, le travail que je fais à la BBC ne m’interdit pas d’aller vers lui’’… Et, évidemment, j’ai continué à venir vers lui tous les matins, le saluer et parler avec lui.

Nous, on le faisait et il y a un autre leader politique qui faisait ça, c’était Bâ Mamadou. Presque chaque matin, il assistait au procès et était aux côtés du Pr Alpha Condé. Je vais dire que pendant toutes ces années, les deux sanctions que j’ai eues comme journaliste, c’est autour du Pr Alpha Condé. C’est avec ce directeur général qui était à la RTG et avec le CNC à deux ou trois mois du verdict.

Guineematin.com : le Pr Alpha Condé, comme vous l’avez bien connu, est-ce qu’il avait une mentalité de s’attaquer au régime du Général Lansana Conté ?

Amadou Diallo : ah non ! C’était un opposant.

Guineematin.com : le procès, c’est parce qu’il voulait sortir de la Guinée. On a dit qu’il avait des rebelles pré-positionnés ?

Amadou Diallo : ça, je ne peux pas le dire, honnêtement !

Guineematin.com : vous avez suivi le procès et il se confiait à vous…

Amadou Diallo : il a même écrit une brochure parce qu’il n’a jamais voulu s’exprimer. Lors du procès, il n’a pas parlé.

Guineematin.com : mais, qu’est-ce qui s’est passé ?

Amadou Diallo : il n’a pas parlé lors du procès ; mais, en tant que journalistes, nous couvrions ce procès, nous étions convaincus que c’était des accusations fallacieuses. C’était juste parce qu’il était opposant.

Guineematin.com : vous continuez à croire qu’il ne voulait pas attaquer le pays ?

Amadou Diallo : je continue à croire qu’il ne voulait pas attaquer le régime parce que vouloir sortir du pays, même si c’était en période électorale, est-ce que c’était un crime ?

Guineematin.com : ce n’était pas un crime ; mais, c’était quand même un délit, parce qu’il y avait un décret qui annonçait la fermeture des frontières et qui interdisait donc de sortir du pays.

Amadou Diallo : d’accord ! Mais, ce n’était pas un crime ! Donc, s’il a été arrêté pour ça ; et puis, on l’accuse d’atteinte à la sûreté de l’Etat, je pense que c’est un peu le lot des opposants en Afrique. Souvent, quand ils sont arrêtés, je crois que le premier chef d’accusation qu’on leur colle, c’est atteinte à la sûreté de l’Etat ou tentative de déstabilisation et tout. Je continue à croire qu’il n’avait pas tenté de déstabiliser parce qu’il avait un parti politique légalement constitué et il se battait dans l’opposition. Pourquoi avait-il besoin de renverser le régime par d’autres voies ? Je ne crois pas qu’il avait cette intention, honnêtement.

Guineematin.com : aujourd’hui, comment vous trouvez ce monsieur qui a été victime de tant de montages et qui agit contre les libertés, la démocratie ? Il empêche même la société civile de manifester.

Amadou Diallo : c’est pourquoi, je dis que j’observe tout ça avec beaucoup de peine, parce que si c’était une autre personne qui gérait le pays, je pouvais l’imaginer ; mais, pas le Pr Alpha Condé qui a milité dans l’opposition, comme il le dit, pendant une quarantaine d’années et qui, de 1990 lorsqu’il est rentré en Guinée jusqu’en fin 2009, était un leader actif de l’opposition. Donc, c’est quelqu’un qui s’est battu pour la démocratie en Guinée. On ne peut pas lui dénier cela parce que vous savez que la Constitution guinéenne de 1990, c’était une Constitution qui prévoyait un multipartisme limité à deux. Il y a deux personnes qui se sont battues pour que le multipartisme soit intégral et que la période de transition qui devrait durer pendant 5 ans soit raccourcie à un an : c’est le Pr Alpha Condé et feu Bâ Mamadou. Ce sont les deux qui se sont battus à l’époque, bec et ongles, qui ont risqué leur vie pour raccourcir la période de transition et pour que le multipartisme soit intégral. Donc, c’est quelqu’un, on ne peut pas dire qu’il ne s’est pas battu pour la démocratie en Guinée. Mais, puisqu’il s’est battu, il ne doit pas freiner cet élan démocratique. Je me disais souvent que là où le Pr Alpha Condé pouvait avoir beaucoup plus de résultats, ce n’est pas dans l’électricité, ce n’est pas dans l’économie ; mais, c’est dans le domaine politique, dans la restauration des libertés publiques et individuelles, dans la possibilité qu’il allait offrir aux partis politiques le droit de manifester librement sans être gazés, d’avoir accès à la RTG comme il avait voulu lorsqu’il était dans l’opposition. Donc, pour moi, c’est là où il pouvait avoir des résultats le plus rapidement possible, surtout dans le domaine politique.

Guineematin.com : et comment vous comprenez sa position actuelle ?

Amadou Diallo : c’est difficile de comprendre. Surtout pour moi, c’est difficile de comprendre.

Guineematin.com : certains pensent qu’il veut rester au pouvoir au-delà de ses deux mandats constitutionnels. Est-ce que ce n’est pas aussi une stratégie ? Peut-être que donner ce pouvoir-là aux partis politiques, ce n’est pas envisageable pour quelqu’un qui veut s’accrocher au pouvoir.

Amadou Diallo : pour le moment, beaucoup de personnes l’accusent de vouloir s’accrocher ; mais, puisqu’il ne s’est pas prononcé, même s’il y a des signaux qui ne trompent pas comme on le dit, mais pour le moment, il ne s’est pas prononcé comme étant un futur candidat à l’élection présidentielle de 2020. On va lui accorder le bénéfice du doute. J’ose penser qu’il ne va pas vouloir se représenter. Il s’est battu pendant longtemps pour le respect de l’Etat de droit en Guinée, pour le respect de la Constitution, je pense qu’il ne va pas tordre la main à la Constitution. Son passé ne le lui permet pas, il ne l’autorise pas à le faire. Il doit agir, aller dans le sens de l’histoire. Il ne doit pas se laisser entraîner, embobiner. Vous savez, j’avais demandé au capitaine Dadis, un mois avant le 28 septembre, est-ce que certains de ses collaborateurs ne le trompent pas quand on a vu qu’il voulait maintenant se présenter.

Guineematin.com : c’était lors d’une interview ?

Amadou Diallo : c’était lors d’une conférence de presse, la dernière conférence. Ce jour-là, j’ai demandé au capitaine Dadis, est-ce qu’il n’a pas le sentiment que certains de ses proches le trompent. Il avait esquivé la question, il avait un peu banalisé la question ; mais, la question était pleine de sens, de profondeur et même de sagesse. C’est pour ça que je me demande aussi pour le Pr Alpha Condé, est-ce que certains de ses proches collaborateurs ne le trompent pas. Je pense qu’il doit s’inscrire dans le sens de l’histoire.

Guineematin.com : on arrive au terme de cette interview ; mais, on ne peut pas vous laisser comme ça sans vous demander un conseil à l’endroit de la jeune génération de journalistes. Pour beaucoup, vous êtes un modèle, quel conseil avez-vous à leur donner ?

Amadou Diallo : vous savez, souvent, je me demande est-ce que j’ai des conseils à donner ? On m’a souvent posé cette question ; mais, je me suis toujours demandé est-ce que j’ai la qualité de donner des conseils. Mais, si je devais le faire, c’est de dire qu’il y a deux ou trois choses qu’il faut en journalisme. Mais, c’est d’abord l’audace. Il faut être audacieux, il faut prendre des risques. Il faut être honnête aussi. Et, dans l’honnêteté, vous avez tout ce qui découlera après : l’objectivité, l’impartialité, la neutralité, l’indépendance. Si vous n’êtes pas indépendant, si vous n’êtes pas impartial, si vous n’êtes pas indépendant des pouvoirs publics, des pouvoirs économiques, de l’opposition (parce que l’indépendance n’est pas seulement vis-à-vis de l’Etat), si vous n’êtes pas indépendant, vous n’êtes pas neutre, vous n’êtes pas équilibré dans vos informations, quel journaliste vous pouvez être ? Parce que moi, j’ai toujours considéré que l’engagement politique tue le journaliste, tue l’artiste, tue même le musicien. Je dis que vous pouvez aller voter pour X ou Y lors d’une élection. Je ne dis pas qu’un journaliste ne doit pas militer parce que la loi l’autorise, je ne vois pas dans un pays, la loi dire : ‘’vous êtes journaliste, vous ne devez pas militer’’. Le journaliste peut militer. Mais, il faut être honnête, objectif et impartial dans le travail. Ce militantisme ne doit pas rejaillir dans votre travail. Et, si vous ne pouvez pas faire cette démarcation entre le journaliste et le militant, le mieux c’est de ne pas militer.

Vous savez, nos pays sont socialement très fragiles avec des États qui rivalisent dans la répression. Dans un tel contexte, un journaliste militant, partisan devient un problème. Car, soit il va encourager les gouvernants dans la répression, s’il épouse aveuglement les thèses du régime, ce fut le cas de la Voix de la Révolution, pendant les 26 ans de règne de Sékou Touré, soit il va contribuer à fragiliser davantage le tissu social, s’il milite pour d’autres causes qui sont loin de toute rationalité. Le fusil tue c’est certain, mais les mots aussi peuvent « ôter la vie ». Un journaliste responsable doit le savoir.

Interview réalisée à Dakar par Nouhou Baldé pour Guineematin.com

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