Amadou Lamarana Diallo

Libre Opinion : L’incompétence serait-elle si répandue en Guinée qu’il y aurait nécessité étatique de créer un musée pour recevoir les incompétents ? C’est un ministre de la République qui vient de confirmer aux guinéens qu’il en est ainsi dans un discours prononcé à Kérouané, en Haute Guinée.

Les guinéens ont le droit de savoir où se trouve ce reliquaire unique en Afrique et dans le monde. L’auteur de cette information ne peut refuser de leur montrer ce monument dédié au culte sublime de leur médiocrité. Qu’il se gêne de le faire ou pas, l’Assemblée Nationale a le devoir d’expliquer d’urgence quand est-ce elle aurait voté une loi portant création d’un musée de l’incompétence. En plus, les guinéens voudraient savoir combien de leurs devanciers feraient déjà partie des reliques logées dans ce musée. Ils veulent voir affichés à sa porte, les noms de ces héros aux héroïsmes oubliés. Ça fait une urgence de deuxième ordre pour les honorables députés par ailleurs pressés de quitter l’hémicycle, sans avoir pu faire taire par une loi, les discours du mépris et de la haine.

Ce célèbre discours de Kérouané vient des Affaires Présidentielles ajouter un concept nouveau au dictionnaire politique guinéen. Celui-ci s’enrichit tous les jours de mots caustiques inventés à la faveur des contextes électoraux. La liste commence à s’allonger. Avant-hier ce furent le mythe maléfique de l’eau empoisonnée puis le Manden Djallon suivi de l’odyssée vers la Somalie ; hier c’était l’année sabbatique d’un chef de mouvance parlementaire et très récemment ce fut le coma politique attribué à un notable de l’arène nationale par un jeune Ministre. On dirait que les fautes lourdes du début du siècle n’ont pas fini de hanter les esprits de ce pays arc-en-ciel maintenant « doté » d’un musée de l’incompétence !

Chacun dit ce qu’il veut en direction de n’importe qui avec des mots choisis pour embêter les guinéens qui en ont déjà les oreilles pleines et la conscience saturée.

Même ceux qui ont confirmé lire Paul Valery et savoir tout de son opinion sur la réussite et l’égoïsme humains, lancent n’importe quoi en direction des aînés. C’est la valse des mots durs pour faire mal, rabaisser les célébrités et doyens politiques du pays en divisant les guinéens. Chacun y va de ses coups de marteaux sur la tête rasée de ses adversaires considérés à tort comme des ennemis à abattre. La guerre des mots rebondit avec intensité. Le vocabulaire de la violence verbale revient assombrir le champ sociopolitique en embrouillant les opinions.

Les populations sont confuses. Au lieu d’un débat responsable vers le consensus national attendu comme toujours et partout, des élites, on va tout droit vers la culture des jugements de valeurs. Or dans le Saint Coran, Dieu dit « ne vous jugez pas ». Cela peut vouloir dire, entre autres, que chacun soit modeste de ses œuvres et respecte celles de son prochain. Tout discours contraire serait une faute lourde punie d’un séjour indéterminé dans l’Enfer. Là-bas, à l’au-delà, très loin de l’unique musée de l’incompétence encore connu sur la croûte terrestre.

L’autre faute lourde est celle de déformer l’histoire. On l’a dit à Kérouané ; on se serait même insurgé contre ce genre de faute courante en Guinée et de laquelle devraient s’éloigner les jeunes âmes. Toutefois on a failli la commettre. En effet on n’a pas déformé l’histoire mais on a nié qu’une proto-démocratie multipartite a eu le mérite d’exister, ici, avant l’indépendance de la Guinée. On a volontairement omis que d’elle, émergea l’idée consensuelle de réclamer sans atermoiements l’indépendance en 1958. On n’a pas déformé l’histoire mais on n’a eu l’air de nier que la démocratie actuelle fonctionne sur la base d’un arsenal de textes élaborés par le régime du Général Lansana Conté. On n’a pas déformé l’histoire mais on a astucieusement et simplement enterré les votes et législatures passés en enjambant de façon athlétique des pans entiers de l’histoire nationale y compris l’étape si glorieuse du Conseil national de la Transition. Le discours semblait dire que son auteur et ses partisans sont les « pères » de la démocratie guinéenne. Historiquement c’est faux ! Ç’aurait été utile et bon de le dire aux jeunes mobilisés à Kérouané.

L’autre faute lourde est qu’on n’arrive plus à distinguer certains ministres des leaders politiques. Sur ce plan, l’auteur du discours de Kérouané pourrait bénéficier de la présomption d’innocence en tant que vice-leader resté longtemps seul aux commandes de sa formation politique. En jouant trop le rôle de son chef resté plusieurs années hors du pays, il a acquis par télépathie miraculeuse la culture hargneuse d’opposant historique. Il en a une pratique excellente. Souvent certains de ses collègues du Gouvernement tentent de le singer avec l’infortune d’être particulièrement maladroits. Ils en ont tous les mots du vocabulaire ; mais il leur manque l’élégance des gestes.

Tout se passe comme si à chaque fois que le pays s’enfonce dans les difficultés économiques et les crises sociales, le vocabulaire politico-stratégique se rue sur les plus célèbres des leaders politiques et syndicaux pour en faire les boucs émissaires de tous les maux du pays. Aussi s’organise – t – on pour aller dans l’hinterland profond se répandre en confidences assassines aux oreilles des populations pour les opposer aux opposants. Les guinéens ne sont pas dupes. Ils ont visiblement marre de cette histoire à répétition. Il suffit d’écouter leurs réactions innocentes et impuissantes dans maintes émissions interactives des radios privées et dans les conversations intimes des pistes rurales et des salons. Cette clameur des guinéens d’en bas monte au quotidien des profondeurs sociales, rappeler qu’il est temps d’élever le niveau des débats pour en sortir une Guinée plus forte parce que réconciliée avec elle – même et avec les discours décents.

Tout semble contredire le Premier Ministre, Kassory Fofana qui, encouragé par son Patron, a eu un regain de bravoure politique et de courage physique en reprenant, après une longue hibernation, le flambeau du dialogue des sourds pudiquement appelé consultations nationales. Là aussi, on n’a pas été loin d’un échange de vocabulaire dans cette Guinée où on parle beaucoup en disant toujours la même chose souvent dans une volonté hardie de heurter l’autre ou les autres. On saura bientôt si ces consultations ont produit quelque chose de différent par rapport à tout ce qui a été dit et entendu jusqu’à maintenant. A cet égard, c’est la suite donnée au rapport attendu qui sera plus intéressant. Et si jamais une certaine expression vient, en deux mots, largement mal aimés chez les guinéens, rompre le mutisme longtemps entretenu en haut-lieu, l’atmosphère sociopolitique pourrait changer soudain de panorama ! Par le biais de palabres plus fertiles en mots caustiques et toxiques sur une éventuelle prolongation de plus ou de trop.

Pendant que le territoire de la Guinée se transforme progressivement en pré-esplanade de jugement dernier, il est très rassurant que Monsieur le Ministre de la Défense ait conclu son discours pamphlétaire par ces mots destinés aux oreilles de tous les guinéens : « Alors n’ayez crainte d’exprimer vos opinions. Vous avez le droit de le faire, librement, partout en Guinée ».

Par Amadou Lamarana Diallo, Sociologue et démographe

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