Elhadj Madifing Diané, gouverneur de la région administrative de Labé

La mort du jeune étudiant, Amadou Boukariou Baldé, le 31 mai 2019, au centre universitaire de Labé, à l’occasion d’une manifestation estudiantine, réprimée par les forces de l’ordre, continue d’alimenter les débats en Guinée. Le gouverneur de la région administrative de Labé, dans une interview accordée à un reporter de Guineematin.com hier vendredi 07 juin 2019, a dit sa part de vérité dans cette affaire. Elhadj Madifing Diané a mis l’occasion à profit pour dire ce qu’il sait de l’évolution des enquêtes dans ce dossier.

Décryptage !

Guineematin.com : comment avez-vous appris les malheureux évènements qui se sont déroulés au centre universitaire de Labé et qui ont conduit à la mort du jeune Amadou Boukariou Baldé ?

Elhadj Madifing Diané : je commencerai d’abord par présenter toutes nos condoléances à la famille du défunt et ajouter que c’est un évènement très regrettable… Avant d’aborder votre question, je tiens vous à vous remercier très sincèrement d’avoir opté par cette démarche, venir à la source pour avoir votre compréhension sur les faits, que de rester à Conakry, commenter son sentiment et divulguer ce qui, à leur sens, paraît bon à être divulgué. Pour revenir donc sur le sujet, j’étais à mon bureau quand mon téléphone a sonné et j’entendais des cris qui demandaient au gouverneur de la région de leur venir au secours, qu’ils sont attaqués.

C’est le rectorat de l’université à Hafia, à quelques kilomètres (22 kilomètres) du centre-ville de Labé. Bon, comme le cri était assez inquiétant, j’ai immédiatement fait venir le directeur de la sureté régionale et le commandant de la région, en les informant de cette réalité et en les invitant à s’y rendre pour voir ce qui s’y passe. J’avais tellement minoré l’ampleur de l’incident que je n’ai envoyé qu’un pick-up, un et un seule pick-up de la police, d’abord qui n’a pas de moyens, mais qui a couplé avec la gendarmerie pour s’y rendre.

Le moyen était de la gendarmerie, je vous ferai voir la note de la réquisition, vous-même vous allez apprécier que j’ai totalement minoré l’ampleur de la chose. C’est arrivé et ils se sont vu même dans l’obligation de replier, vu l’ampleur de la chose. Mais, leur présence quand même a été dissuasive, parce que ça a été le sauve-qui-peut. Les étudiants se sauvent, les services de sécurité, qui n’avaient pas de moyens appropriés pour contenir totalement la chose à cet instant, ont replié. C’était pour avoir un renfort.

Donc, Dieu soit loué, tout est rentré dans l’ordre. Les heures qui ont suivi, il a été simplement informé que l’ampleur des choses a entraîné des dégâts énormes à l’université, tant sur le rectorat que sur les bâtiments et sur les salles de formation : que ça soit les laboratoires et autres. Je vous demanderai d’accepter de faire un tour à l’université, en ce moment vous-même vous allez apprécier l’ampleur des dégâts. Donc, ce n’est que plus tard dans la même journée, qu’on m’a fait un bilan de l’affaire. Un bilan humain au-delà de l’affaire matériel.

On m’a notifié qu’il y a eu trois (3) étudiants blessés. Et qu’il y a eu des gendarmes et policiers blessés, on ne m’a pas donné le nombre. Tous ont été amenés à l’hôpital et tous ont bénéficié des premiers soins de l’hôpital. Ce n’est que dans la soirée, quand je m’apprêtais à faire ma prière pour le Nafila, on a été me chercher à la mosquée et on m’a présenté par information l’état particulièrement critique de ce jeune. Sur les conseils des responsables de l’hôpital, il a été accepté sous mon autorité, que le garçon soit immédiatement transféré vers un centre plus spécialisé compte tenu de la gravité de son état.

Et, c’est pour moi une occasion de féliciter l’hôpital de Labé qui n’a rien ménagé pour dégager immédiatement une ambulance et un médecin accompagnateur. Ils ont préparé le patient et ils l’ont mis en en direction de Conakry. L’objectif était de le conduire à l’hôpital Sino-guinéen de Kipé. Pour nous, l’affaire s’arrêtait à ce niveau parce que, je suis personnellement rentré chez moi à 2 heures du matin.

Quand le matin je suis venu très tôt aux environs de 9 heures et demi, 10 heures, j’ai été appelé pour dire que vous avez envoyé des militaires et les militaires auraient tiré sur les enfants dans le campus et un de ces enfants aurait été atteint par les balles, qu’il est mort. J’ai dit non, aucun militaire n’a été déployé pour ce maintien d’ordre, rien que quelques policiers et quelques gendarmes. Et quant à la mort de quelqu’un, je ne suis pas encore informé, mais je confirme qu’un des enfants, dans un état particulièrement critique, a été transféré à Conakry.

Peut-être qu’il est mort en cours de route, je n’ai pas encore l’information, mais en tout cas, quand il quittait Labé, il n’était pas encore mort, mais il était dans un état très critique. Ce n’est que quelques instants après, j’ai eu la confirmation effectivement, qu’il est décédé. Bref, tout s’est passé dans la transparence parce que j’avais été informé que le papa avait pris contact avec l’université, il a même eu la possibilité de prendre contact avec l’hôpital. Parce que la même nuit de son transfèrement, le responsable qui avait ce dossier m’a consulté.

Je suis rentré en contact avec le père du garçon qui a quitté Conakry, il voulait venir ici mais il a été informé par ses relations ici que son enfant est transféré sur Conakry et qu’il est en route. Il a donné sa position, il était entre Mamou et Dalaba et il aurait souhaité aller directement à l’hôpital de Dalaba si le véhicule n’a pas dépassé Dalaba pour qu’il puisse descendre avec son fils malade. Il demandait mon avis sur cette question, je dis qu’il n’est pas question.

Guineematin.com : à ce niveau, est-ce que vous aviez pris langue directement avec les parents du jeune Amadou Boukariou Baldé parce que selon nos informations, l’ambulance devait passer prendre les parents qui étaient entre Mamou et Dalaba ?

Elhadj Madifing Diané : personnellement, non. Il n’a jamais été question de passer prendre les parents de ce jeune. J’ai dit, c’est moi qui ai dit il n’est pas question. Devant l’urgence, leur souhait a été présenté au directeur de l’hôpital et peut-être à d’autres personnes, qui ne peuvent pas prendre cette décision. Tu ne peux pas être dans une ambulance avec un enfant qui est dans cet état, qui est ton fils, que ça se passe calmement. Ça, c’est humain.

Guineematin.com : en clair, comme l’ont dit les parents de feu Boukariou Baldé, vous n’avez pas échangé avec eux, mais plutôt avec les responsables de l’hôpital de Labé ?

Elhadj Madifing Diané : je n’ai jamais échangé avec les parents. J’ai échangé sur la situation des parents avec le recteur de l’université, parce que le recteur de l’université m’a rapporté la même chose en me disant qu’il a été obligé lui, de venir au secours des parents pour qu’ils puissent rejoindre leur enfant. Moi et les parents, on n’a jamais parlé. Tout ce que j’ai dit, ça m’a été rapporté ou par le directeur de l’hôpital, ou par le recteur de l’université. Mais, il est évident, il a parlé avec ceux-là auxquels il a présenté tous ses sentiments.

Jusqu’à ce niveau, il n’y avait rien de particulier, on ne savait même pas que le garçon est mort. Ce n’est que le lendemain que moi-même, quand j’ai su que le garçon est mort et qu’on m’a dit, que j’ai envoyé l’armée pour intervenir, c’est en ce moment que j’ai pris la peine de faire la déclaration, déclaration mise à la disposition de toutes les presses locales ici, qu’elles soient écrites ou parlées. Et après, on m’a dit que c’est passé sur les réseaux sociaux. J’ai entendu des gens dire que le gouverneur a été démenti par les parents. Lisez ma déclaration.

Mais par contre, le responsable de la communauté de Télimélé et tous les fils de Télimélé basés à Labé sont venus à mon bureau pour me remercier de ma disponibilité et de ce qui a pu être fait pour sauver leur enfant. Il est là, Elhadj Oumar Télimélé, il est là. Voilà la situation, je n’ai jamais parlé avec les parents sur cette question. Ce que j’ai dit, ce n’est pas pour faire plaisir à quelqu’un. Et puis, je ne leur en veux pas. C’est le sentiment humain, ils sont dans une situation qui exprime leur état d’âme. L’être humain a trois dimensions : l’âme, le corps et l’esprit.

Si les trois ne sont pas en conformité, il est évident que quand on est content, on n’exprime que ce qui est bon, mais quand on n’est pas content, on n’exprime que ce qui n’est pas bon. Je ne leur en veux pas, ils n’ont fait qu’exprimer leur état d’âme : le corps, l’esprit et l’âme. Dans une situation douloureuse, tout être, à leur place, peut réagir de la même manière. Mais, dire qu’ils n’ont pas parlé avec moi, comme si c’est moi qui ai dit que j’ai parlé avec eux.

Je n’ai jamais parlé avec eux, ils n’ont jamais parlé avec moi. Mais, tous les contacts qu’ils ont eus, soit avec l’hôpital, soit avec le rectorat, ou les professeurs ou les amis de rectorat, je suis le décideur de la question, tout s’est passé sous mes doigts, ça m’a été rapporté. Voilà.

Guineematin.com : il se dit que ce jeune étudiant est mort par suite de bastonnade de la part des forces de l’ordre. En tant que première autorité régionale, qu’est-ce que vous en savez ?

Elhadj Madifing Diané : ce sont des histoires. Il a été atteint par des projectiles non létaux, des pierres. Arrivé à Conakry, efforcez-vous de prendre les résultats de l’autopsie. L’autopsie vous confirmera qu’il a été atteint de projectiles non létaux, pas une arme à feu. Et je confirme ici qu’il a été déposé par le secrétaire général du rectorat à l’hôpital. Une première sur moto, ça paraissait plus particulier, il a été pris par celui-ci pour être déposé à l’hôpital.

Ça, c’est des choses que j’ai vérifiées. Le reste, les enquêtes sont ouvertes, parce que j’ai eu la confirmation que les étudiants sont sortis de la classe pour aller se jeter sur le rectorat. Quelque chose qui se passe en dehors des classes, comment se fait-il que les étudiants sortent des classes pour aller se ruer sur le rectorat, s’il n’y a pas quelque chose en dessous ? Cet élément, je le vérifie et il sera vérifié et les résultats seront obtenus immédiatement.

Guineematin.com : depuis que ces malheureux évènements se sont produits, une enquête a été ouverte et on apprend d’ailleurs que certains responsables de l’université ont été interpellés, notamment le chef du département Sociologie. Où en est-on avec les enquêtes ?

Elhadj Madifing Diané : je ne veux pas anticiper les choses. Je suis dans l’obligation de protéger leur dignité. Parce que pour moi, ils bénéficient encore d’une présomption d’innocence. S’ils sont avec les services de sécurité, c’est pour être situé pas par rapport à ce que nous avons entendu. Si ça s’avère concret, il est évident qu’ils seront exposés comme le soleil, parce que ce qu’ils ont fait sera dit.

Guineematin.com : qu’est-ce qu’on reproche à ces enseignants ?

Elhadj Madifing Diané : j’ai entendu que des professeurs indélicats ont demandé, ont pris de l’argent avec la famille. Le problème est parti de là. Trois étudiants de Hafia, au mois d’avril, à la faveur de la visite des Instincts Killers (un groupe d’artistes) ont fait un grave accident sur la nationale Hafia-Labé. L’ampleur de l’accident est telle qu’un d’eux a été amputé d’une jambe et les deux autres dans état très critique. Ce qui fait qu’ils n’ont pas pu aller en classe jusqu’à cet instant.

Quand subitement on les voit à l’université, exiger qu’on leur donne le diplôme. Ce que le rectorat a refusé. Leurs collègues par sentiments, ont adressé une lettre exigente, vous avez toutes les copies ici demandant au rectorat de délivrer. Ce qui n’a pas été fait. Eux tous sont sorties de la classe pour se ruer. Donc pour revenir à votre question, ces professeurs qui avaient eu la chance de rencontrer les parents des enfants, ont pris de l’argent avec ceux-là, en leur promettant le diplôme. Je n’ai pas vérifié encore, je vais le faire. Ce n’est pas la vérité que j’affirme.

C’est des renseignements que j’ai, que je vous délivre, que je suis en train de vérifier. Ce n’est pas encore conclu que c’est comme ça. Mais, c’est comme ça que ça m’a été rapporté. Comme ils ont vu que ce n’est pas prometteur et ils ont pris de l’argent, ils ont intoxiqué les enfants dans les classes, pour leur permettre d’exiger du rectorat la délivrance des diplômes.

Comme il n’y avait pas de solution, les enfants, comme on dit, que la jeunesse a toujours raison, on ne cherche pas dans leur raison à leur donner raison ou dans leur tort à leur donner tort. Même dans leur tort, on leur donne raison parce que c’est la jeunesse qui est là. Nous avons un âge qui nous permet de réfléchir. Eux, ils sont dans un âge de grande excitation etc. Voilà comment s’est arrivé.

Guineematin.com : quel message particulier avez-vous à l’endroit des proches et des parents de ce jeune qui est mort ?

Elhadj Madifing Diané : c’est leur présenter tous nos condoléances et leur exprimer tout le regret. Ce qu’ils doivent savoir, nous qui avons la charge de gérer cette région, nous voyons les jeunes comme l’avenir et le présent de ce pays. On ne peut leur donner que le meilleur de nous-mêmes. Mais, nous ne serons jamais à la base de leur destruction. Quelque que soit leur attitude par rapport à un évènement. Je l’ai dit, on m’a toujours enseigné que la jeunesse a toujours raison.

Moi-même j’ai été jeune, moi-même j’ai participé à des grèves, la grève de 1968, j’étais étudiant, j’ai une vie particulière. Quand je regarde les objectifs de nos grèves, je me moque de moi-même. Mais la jeunesse aidant, en ces temps, j’estimais avoir raison, c’est pour ça pour moi je dis, la jeunesse a toujours raison. Mais, on leur demandera d’accepter, de s’efforcer d’être responsables dans leurs revendications.

Quel que soit la revendication, la raison avant la passion. C’est ce que je peux demander à la jeunesse. C’est par la raison qu’ils pourront construire leur avenir. Ce n’est pas dans la passion qu’ils pourront construire leur avenir.

Guineematin.com : c’est la fin de cet entretien, est-ce que vous avez un dernier mot ?

Elhadj Madifing Diané : le dernier mot, c’est toujours préserver la paix, préserver l’unité, préserver l’entente. Je dis, je répète, les jeunes sont le présent et l’avenir de ce pays. Notre souhait est qu’ils aient la bonne éducation, notre souhait est qu’ils aient la bonne information, notre souhait est qu’ils aient la bonne formation. Parce que c’est avec ça et avec ça seulement que ce pays aura un avenir radieux. Parce que ceux qui doivent relever, s’ils n’ont pas la bonne éducation, s’ils n’ont pas la bonne formation, il est évident que le pays restera encore pour longtemps dans ce piège, que Dieu nous en préserve.

Propos recueillis depuis Labé par Ibrahima Sory Diallo, envoyé spécial de Guineematin.com

Tél. : (00224) 621 09 08 18

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